Hack yourself

Ce jour-là, en se brossant les dents, Mila avait ressenti une légère contraction dans sa poitrine. Dans l’appartement de la brunette, seule la salle de bain était vierge de toute technologie. La jeune femme n’avait même pas de sèche-cheveux et avait pour habitude de laisser sa longue tignasse sécher à l’air libre. Mais à ce moment-même où elle se brossait les dents, il était faux de dire qu’il n’y avait aucune machine devant le lavabo. De la taille d’un gros médaillon, son pacemaker stimulait son cœur fragile. À 25 ans, Mila était à la fois cardiaque et entêtée. Elle était surtout l’une des jeunes hackeuses les plus douées de sa génération. Elle se méfiait par conséquent des objets connectés et lorsque trois ans auparavant, l’appareil avait été placé dans sa cage thoracique, elle avait pris soin d’en crypter les protections avec l’aide de Storm qui partageait alors sa vie.

Mila se définissait volontiers comme une femme bionique. Pas seulement à cause de son pacemaker, mais aussi parce qu’elle était sans cesse « greffée » à son ordinateur, un PC aux compétences de calcul prodigieuses qui trônait dans le salon et l’illuminait de lumières bleuâtres, clignotant au même rythme que son CPU.
Le meilleur ami et nouveau compagnon de code de Mila, Ptitom, ne manquait pas une plaisanterie au sujet de l’esthétique futuriste de sa machine. Mila s’en foutait. Elle chérissait comme un frère cet ordinateur qui faisait des prouesses. De toutes manières, Ptitom, ce garçon gras au cerveau considérable, charriait pour charrier. Lui et Mila étaient tous deux en communication vidéo permanente sur Pidjin, comme des adolescents. Ils ne pouvaient pas faire un geste sans que l’autre le sût. Ils s’entendaient même respirer. Il fallait que Mila sorte du salon pour entrer dans une zone intime. Et encore, sa chambre aussi était dotée d’un ordinateur – elle aimait à dire « on ne sait jamais, c’est pour hacker au lit ». Des disques durs trainaient sur sa table à repasser dont elle n’utilisait par conséquent que la moitié de la surface, pour les chemisiers et les jeans slims qu’elle portait.

Lorsque le message électronique arriva dans sa messagerie, Mila posa instinctivement sa main sur le haut de son PC, en même temps que le CPU ronronnait. Le message provenait de la société de sécurité de Mila. Il s’agissait d’un nouveau contrat pour trouver les failles du serveur d’une grande compagnie.

Belley était un groupe discret mais qui concentrait de nombreuses entreprises digitales spécialisées dans le médical. À la vue de la somme rondelette affichée dans le message, Mila siffla d’étonnement et Ptitom se gratta le nez sans dire une blague foireuse.

Tous deux avaient aussitôt épluché les programmes.
Puis Mila était tombée sur une ligne de code bizarre, pas vraiment habituelle :

>———-. +++. <+++++. <. >–. >+. +. <<. >+++++++. <+++++++. >—. +++++. >. <———. >–. <+. —–. ++. ++. <——-. >. >—-. ++++++. –. <. <. >>——. <<+++++++. >>+++. +++. <++. ——. etc

La hackeuse sentit sa bouche devenir sèche. C’était un langage qu’elle connaissait bien : du brainfuck intercalé dans les lignes de code plutôt classiques. Storm en était friand. Par réflexe, elle lut les lignes à l’envers. Ainsi redéployé, le code révélait la définition du cyborg de Tony FitzPatrick, petite référence culturelle du hacker qui s’était amusé à en faire une porte d’entrée dans un sous-code offensif, autrement moins amusant. Elle en avait souvent écrit des similaires avec Storm. Elle était maintenant certaine que c’était lui. Ptitom avait compris aussi et la regardait à travers la webcam, silencieux.
Avant qu’il n’ouvre la bouche, elle lui dit :
– c’est bon, ça va aller, ça fait trois ans maintenant, je suis pas une môme.
– Oui mais…
– C’est bon.

Ils avaient repris la tâche. De nouvelles lignes en brainfuck. Qu’est-ce que c’était que ça ? Une protection à peine cryptée. Fragile. Elle connaissait le truc, comme si Storm avait semé des cailloux blancs – faciles à suivre.

Alors que Mila tapait le code, les souvenirs revinrent, douloureux. Storm était taré, qu’est-ce qui lui avait pris de sortir avec lui ? Il était plus vieux qu’elle de dix ans et son visage brun arborait en permanence un sourire de cowboy. Ça faisait trois ans qu’ils s’étaient séparés, ou plutôt qu’elle s’était enfuie. Une catastrophe relationnelle. Il était devenu black hat. Mila avait fini par le plaquer et il l’avait poursuivie, hackée, jurant que s’il la revoyait sur sa route, il lui ferait la peau. Des mois éprouvants et paranoïaques pendant lesquels Mila avait tout le temps été sur le qui-vive. C’était une battante. Le pacemaker n’avait pas été suffisant pour éponger la tristesse et la colère de la hackeuse. Chagrin professionnel également puisque Mila et Storm avaient été un binôme de choc, les Bonnie and Clyde du hacking. Elle avait mis du temps à l’oublier.
Cela lui serrait le cœur d’être rappelée inopinément au souvenir de Storm alors qu’elle venait enfin de passer à autre chose, mais soudain, elle se mit à éprouver un plaisir maléfique à l’idée de poursuivre le black hat anonymement, de lui faire payer, même par le biais de ce contrat imprévu.
A la grande surprise de Mila, il fut facile de faire sauter les failles de sécurité une à une, lentement, sûrement. Mila était un fin scalpel du code, mais quand même ! Storm avait dû torcher les protections à la va-vite, car elles étaient tombées en douceur. Mila eut un doute quelques secondes, avant de se dire que son ex avait tout bonnement arnaqué son employeur, ce qui finalement, à y réfléchir, ne l’étonnait qu’à moitié, vu ce qu’il était devenu. Ptitom, lui, avait repris ses blagues pourries comme à son habitude, mais avait par sécurité tapé une recherche comparative de carte géographique des protections.
Alors que Mila attaquait la dernière, au moment où elle allait appuyer sur « entrée », il devint bizarrement gris. Puis cria à lui en arracher les oreilles.
– MILA !? PUTAIN, LÂCHE ÇA TOUT DE SUITE, NE BOUGE PAS !
– Qu..
– LÂCHE JE TE DIS !
Elle avait aussitôt ôté ses mains du clavier
Il avait alors chuchoté d’une voix blanche.
– On déplombait pas le serveur de Storm, regarde ça !
Le « pouïïïc » du largage de document dans la barre texte de Pidjin se fit entendre. Mila cliqua dessus, sentant l’angoisse l’envahir.
Le document qu’avait envoyé Storm était une image. Une carte de protections d’un modèle très classique de stimulateur cardiaque. Le même que le sien. Elle comprit. Elle était en train de hacker son propre pacemaker. Si elle avait cliqué sur la touche entrée, dieu sait ce qu’il serait arrivé. La batterie aurait fondue sous le nombre de requêtes que Storm avait dû lui préparer en ricanant. N’avait-il pas juré de lui faire sa peau ?

A suivre…

Karen Guillorel

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