Hackers contre catastrophes naturelles

Il y a un mois, je participais à la première opération d’une toute nouvelle ONG : Hackers Against Natural Disasters, parmi 15 autres personnes mobilisées. Développeurs, cartographes, dronistes, vidéastes, journalistes… Un joyeux melting pot d’une efficacité redoutable sur un exercice de simulation de risque Tsunami. Un vrai exercice de créativité citoyenne en conditions « réelles », ancré dans les opportunités offertes par le numérique. Retour sur l’expérience et perspective d’évolution d’une ONG d’un type nouveau.

Vous connaissez les Hackers ?
Etonnamment, le Larousse et Wikipédia en livre une définition bien différente. Pour le premier, il s’agit d’une « personne qui, par jeu, goût du défi ou souci de notoriété, cherche à contourner les protections d’un logiciel, à s’introduire frauduleusement dans un système ou un réseau informatique. » Pour le second, un hacker est « un informaticien qui crée, analyse et modifie des programmes informatiques pour améliorer ou apporter de nouvelles fonctionnalités à l’utilisateur ». En sécurité informatique, il « utilise ses connaissances de la sécurité informatique pour en rechercher et en exploiter les faiblesses ». Black Hat (le côté obscur) contre White Hat (le jedi de l’informatique), la frontière est parfois mince comme le montre la série « Mr Robot » qui popularise le personnage du pirate du code.

Gaël Musquet en est un. C’est même la star française des « Hacktivistes ». Géographe de formation, spécialiste des systèmes d’information, il met ses talents tantôt au service de l’État, tantôt au service de grandes causes. Ses principaux faits d’arme : la création d’OpenStreetMap France, communauté de cartographes libristes et citoyens, hyper réactive en situation de crise ; l’analyse de données pour les campagnes de François Hollande et Anne Hidalgo ; l’équipement tech de l’Aquarius, le bateau affrété par l’ONG SOS Méditerranée et Médecins sans frontières pour sauver les bateaux de migrant en perdition ; et 3 ans en tant que Hacker en résidence à la Fonderie, l’Agence numérique d’Île-de-France.

Dès 2015, il met sur pied une petite équipe pour démontrer l’efficacité du hacking dans la prévention des catastrophes naturelles, notamment la préparation des civils. Si le sujet le touche autant, c’est qu’il a lui même vécu cette situation en 1989, année où sa Guadeloupe natale est ravagée par le cyclone Hugo. Le cadre choisi est particulièrement opportun : l’UNESCO organise chaque année dans la Caraïbe un exercice du Système d’alerte aux tsunamis et autres risques côtiers de la Caraïbe et des régions adjacentes (CARIBE EWS). L’objectif principal est que les pays et territoires, les agences de gestion des urgences et les communautés à risque puissent tester, valider et actualiser leurs plans de réponse au tsunami.

En 2017, pour son troisième essai, l’intervention de Gaël et ses recrues était donc doublement renforcée. Institutionnellement, la création de l’ONG Hackers Against Natural Disasters, quelques mois plus tôt, pose une mission et un cadre pour le développement d’opérations prototypes et de communautés de hacker-makers partout dans le monde. Humainement, l’équipe est passée de 10 à 16 personnes, comptant autour du noyau dur de l’association des piliers d’Openstreet Map France et des développeurs Fullstack, des vidéastes et une journaliste de Libération. Deux professionnels du tourisme étaient également embarqués cette année pour sensibiliser les professionnels, les touristes étant particulièrement vulnérables et peu préparés à ces risques comme l’a montré le Tsunami en Thaïlande en 2004. L’équipe métropolitaine était renforcée par les 30 makers du FabLab de Jarry (Point-à-Pitre), premier Tiers-lieux labellisé « HAndX », autrement dit membre de la communauté des Hackers Against Natural Disasters.

Cette année, le scénario proposé par l’UNESCO était extrêmement violent pour les populations civiles des Petites Antilles. Le séisme simulé était de magnitude 8.5 et devait survenir le 21 mars à 9h00 heure locale au large de la Désirade.

Imaginez une succession de vagues pouvant atteindre 22m et arrivant sur les villes côtières en 30 mn. Imaginez la situation de panique des populations qu’il s’agit d’évacuer en un temps record vers des points hauts. Imaginez enfin les destructions des infrastructures publiques et de télécommunications résultant d’une telle catastrophe. C’est pour apporter des réponses concrètes à cet enchaînement dont peut résulter une perte de vie humaine dramatique que nos Hackers ont prototypé des solutions citoyennes, indépendant de la réponse publique. Il s’agit d’augmenter la résilience et l’esprit de débrouillardise des populations pour leur permettre d’agir en synergie avec les autorités et sauver un maximum de vie.

Arrivée 3 jours avant, l’équipe était à pied d’œuvre. Les cartographes ont repérés et localisés les lieux refuges, grâce aux drones ou à vélo, cartographie qui a été intégrée à une application codée sur place et baptisée « Mon Refuge ». Une « mitraillette à tweet » a été élaborée pour bombarder les citoyens locaux des messages d’alerte et leur indiquer les lieux refuge pendant l’exercice en temps réels pendant l’exercice (elle sera prochainement mise en libre accès sur la plateforme Github). Le FabLab de Jarry a préparé une intervention en lycée avec un bus aménagé en centre de crise mobile et connecté aux autres équipes d’intervention HAND pour partager l’information depuis Convenance. Les drones ont quadrillés les zones pour mesurer l’étendue (potentielle) des dégâts et fournir des informations aux équipes de secours et aux habitants en temps réel.
Au total, 3 lieux géographiques ont été couverts et reliés à des antennes wifi pour permettre de recréer un système d’information relais efficace palliant aux destructions et permettre une visibilité globale de la situation.

Au cours de l’exercice, et grâce à l’intervention de HAND, plus de 40 000 personnes ont été informées via la mitraillette à tweet, et 700 élèves ainsi que leurs enseignants ont été sensibilisés aux attitudes à adopter en cas de Tsunami. Les auto-radios de Marie-Galante ont été piratés pour diffuser des messages d’alerte et l’équipe a établi un « cellbroadcast » permettant de pusher des sms d’alerte et d’instructions automatiques. Cet outil n’est pas actuellement autorisé en France.

Ouverture, citoyenneté, créativité, numérique, librisme : voici les valeurs qui guident nos « Hacktivistes ». Ils préparent déjà de nouvelles opérations dans les mois à venir.
HAND a encore donc beaucoup de travail. Faire preuve de concept grâce à ses opérations prototypes, convaincre les autorités de développer certaines solutions ou de les autoriser (comme le CellBroadcast), mobiliser des communautés citoyennes… À ce jour, tous les membres de HAND sont bénévoles, l’ambition et les besoins sont immenses mais il faut convaincre de bonnes volontés et des organisations prêtes à financer les exercices et le fonctionnement de l’organisation.
Alors, « Give us a HAND » et rejoignez le mouvement des Hackers et Makers citoyens !

Jeanne Bretécher

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