« Il faut choisir : se reposer ou être libre » Thucydide

Dès 2007, les philosophes1 dépistaient en politique l’usage de la rhétorique managériale et ses approches narratives. Ségolène Royal proposait un management participatif, fondé sur les valeurs d’écoute, de partage et d’exaltation des talents, censé emporter le cœur révolutionnaire des français. Si ces valeurs semblaient mieux refléter l’état du monde et de ses désirs, c’est pourtant le management visionnaire, fondé sur le volontarisme2 de Nicolas Sarkozy qui a obtenu les suffrages. De fait, notre société a consacré le sophisme volontariste, en même temps que celui de l’urgence et de la réforme, à commencer par la sienne propre.

« Si vous voulez changer le monde, changez-vous vous-même » ! Cette injonction, telle une déferlante, a inondé le monde du management, du développement personnel et même du développement durable. Ces slogans dénient tous le principe de réalité et n’entraînent que culpabilisation, souffrance, dépression ou fatigue d’être soi 3 pour les uns, et toute-puissance de la volonté ou manipulation pour les autres4. Vouloir, n’est pas pouvoir, en particulier si je souhaite vivre sans compte en banque ou sans adresse mail par exemple. Possible ou pas, l’appel à la révolution, y compris par soi-même, produit de fait, selon le principe d’énantiodromie5, son exacte opposée.

Coachés, mais burn-outés à coups de « il faut » et « d’amélioration de soi », nous avons la gueule de bois. Dans cette brèche s’engouffrent Oracles et Pythies. Les unes semant l’angoisse tandis que d’autres prophétisent l’optimisme, la transversalité, le partage et la solidarité dans un « monde nouveau ». Un point commun cependant dénoncé par Aristote : s’il est difficile de croire à la justesse des oracles, il est encore plus difficile de les démentir !6

Comment résister en effet aux sirènes du « nouvel » homme dans un « monde nouveau », vénéré avant d’être vécu puisque forcément meilleur, nous exonérant à moindre coût de cette condition humaine qui n’en finit pas de nous persécuter ? Comme l’écrivait Nietzsche, « voici venir la contradiction entre le monde que nous vénérons et le monde que nous vivons, que nous sommes. Il nous reste, soit à supprimer notre vénération, soit à nous supprimer nous-mêmes. Le second cas est le nihilisme ».

Supprimer notre vénération de la révolution, du passé, de l’avenir où s’enfuit inévitablement le meilleur des mondes, ou encore, ce « positif », concept aussi vague que dangereux tant il a vocation, lui aussi, à se retourner en son contraire !

« Faire avec » qui nous sommes, est-ce tellement inconcevable ?

Les conditions de vie de l’homme n’ont jusqu’à présent pas changé la condition humaine. Les révolutions technologiques nous ont modifié sans nous révolutionner. Aux débuts de l’imprimerie La Boétie écrivait son « traité de servitude volontaire ». Depuis la démocratie et la révolution numérique, Jean-Léon Beauvois7 confirme que notre « soumission » augmente pourvue qu’elle soit « librement consentie ». Les anthropologues font le même constat et voient la source de notre inertie obéissante dans la néoténie 8. Contradiction donc, entre cette propension à l’aliénation qui fait partie de la condition humaine9 et cette vague révolutionnaire enfin libre d’être horizontale et en bottom-up.

Notre époque se veut en effet plus que jamais libre du changement et capable d’en travailler les résistances. Libre d’être généreuse, partageuse et solidaire. Pourtant, la soumission, comme un refoulé qui fait retour, nous heurte de plein fouet : soumission aux hiérarchies auxquelles on s’agrippe en favorisant leur impunité, soumission aux religions et autres Patriot Act qui nous sécurisent menant pourtant à l’abdication de la liberté d’expression tant chérie et revendiquée par ailleurs, soumission aux élus haïs et aux élections paradoxalement vénérées les ayant produites, soumission à la perversion des discours financiers sur la monétarisation de la nature, soumission sexy ayant fait le succès d’un best-seller devenu film raflant un maximum d’entrées, soumission à la hiérarchie encore, lorsque obsédés de compétition nous persistons à vouloir réussir, être les premiers, mus par cet irrésistible désir de l’emporter sur l’autre … Tout cela ne nous dit-il rien de nous10 ?

L’économie du partage et celle du numérique savent se rendre attractives, proposant du confort, de grosses rémunérations et un blabla gagnant-gagnant. Mais pour les observateurs, elles restent éminemment pyramidales sans être véritablement « libérées » ou créative en terme de progrès social11. Leurs motivations principales n’ont rien de révolutionnaires et consacrent toujours la compétition quant il ne s’agit pas, purement et simplement, d’exploiter et d’obtenir un travail quasi gratuit, paré des atours d’une émulsion créative et participative. Bienvenue dans l’ère du travail spéculatif12 ! Les prophètes du bottom-up en sont également une illustration cruelle : rois du monde pyramidal utilisant ses codes et ses fonctionnements, ne flirtant qu’avec les puissants et n’incarnant à aucun moment le changement paradigmatique appelé de leurs vœux ; leur incongruence évoque elle aussi le sophisme participatif  dont le profit n’ira pourtant qu’à leurs seuls Egos et leurs comptes bancaires.

La réalité est désagréable mais sans doute moins aliénante que toutes les rhétoriques révolutionnaires. Car c’est en contemplant le miroir de notre soumission et de notre zèle, et non en s’y soustrayant, que par énantiodromie nous avons peut-être une chance de grandir et d’être plus équitables avec nous-mêmes, les uns avec les autres et avec la planète, sans le secours motivationnel d’une crise économique paroxystique13 par définition transitoire, hélas !

Si l’aliénation fait partie de la condition humaine comme le disait Edgar Morin, elle ne nous prive pas pour autant de résister ; de rémunérer la réussite collective davantage que la réussite individuelle pour installer une coopération durable ; de valoriser ici et maintenant la libre initiative, la créativité et le talent ; de prendre conscience que la confiance nous coûte toujours moins que l’obsession de la surveillance et du contrôle ; de valoriser la liberté de choix d’un leader naturel au détriment de l’hyper-optimisation qui supprime les postes utiles au profit des bullshits jobs ; de célébrer l’autonomie du télétravail, le respect et la fraternité qui n’ont nul besoin de prophète pour être défendus car nous savons déjà que tous ces ingrédients augmentent la productivité de 15%14 ici et maintenant !

  1. MARZANO Michela. (2008). Extension du domaine de la manipulation, de l’entreprise à la vie privée, Grasset, p 205. []
  2. « Avec des efforts, tout devient possible », la réalité oblige pourtant toujours à des choix qui en rendent « impossibles » d’autres. []
  3. EHRENBERG Alain. (1998). La fatigue d’être soi. Dépression et société. Paris, Odile Jacob. []
  4. MARZANO Michela. (2008). Extension du domaine de la manipulation, de l’entreprise à la vie privée, Grasset, p 193. []
  5. Principe de renversement en son contraire. []
  6. Aristote, Rhétorique, III, 5, 1407 a 39. []
  7. JOULE Robert-Vincent, BEAUVOIS Jean-Léon. (1998), La soumission librement consentie, Paris, Presses Universitaires de France. []
  8. Néoténie = le fait de naître prématurés et de rester dépendant de nos parents, sans autonomie possible jusqu’à un âge très tardif serait une formidable source d’augmentation … et d’obéissance ! []
  9. Edgar Morin. []
  10. Albert Jacquard, compétition, libéralisme, nature et soumission dans le comportement humain  https://www.youtube.com/watch?v=JwPGoMHfG6w []
  11. http://www.arte.tv/guide/fr/051637-000/le-bonheur-au-travail?autoplay=1 []
  12. https://www.youtube.com/watch?v=gemQQ0-RSyQ []
  13. Rappelons que la crise de 1929 a produit les mêmes initiatives citoyennes, Marc Giget https://vimeo.com/55599666 []
  14. http://www.arte.tv/guide/fr/051637-000/le-bonheur-au-travail?autoplay=1 []

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