Immatière et matière : un jeu de consciences

En ce début de siècle l’humanité se voit confrontée à deux champs de perception contradictoire : l’espace limité de la planète, l’espace illimité du cybermonde.

La conscience de la finitude écologique oblige à envisager une extrême économie de l’espace « réel » disponible. L’extension des villes, par exemple, ne peut plus se concevoir au seul détriment des terres fertiles sur le modèle de l’étalement, comme on le voit depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Le principe de recyclage gagne sur celui de l’accumulation, au moins théoriquement, car on sait bien que cette accumulation d’objets oblitérant la peau de la Terre rencontrera un seuil à partir duquel plus rien ne pourra s’étendre. Peut-être avons-nous déjà atteint ce seuil sans nous en être vraiment rendu compte.
Le principe économique en vigueur préconise la croissance et l’accroissement des biens de consommations, donc l’accroissement du nombre de consommateurs. La fragilité même de ce modèle économique vient de ce qu’il fonctionne en marge de l’ « économie réelle » comme si cette dernière n’existait pas. Or l’économie réelle se trouve soumise aux réalités de la finitude spatiale, de la finitude quantitative des produits matériels, de la finitude biologique dans cette mince couche d’espace vital appelé biosphère. Autrement dit, la fragilité de l’économie réelle est liée intimement à la fragilité de la vie même. La seule façon de la faire fonctionner sans drame consisterait à prendre soin des systèmes vitaux qui la composent, et non à les épuiser.
Le principe de finitude rapporté à l’espace et à l’économie réels oblige à inventer un nouveau système de vie, une nouvelle approche de la consommation, une autre idée du confort, un déplacement des valeurs admises par les sociétés conquérantes, peut-être même un bouleversement de celles-ci, et, plus particulièrement, il conduit à inventer un nouveau modèle de convoitise.
Par modèle de convoitise, il faut entendre, ainsi que l’économiste Veblen nous en assure, un mécanisme moteur dans le rapport économique des échanges matériels et immatériels. Ce qui est utilisé en tant qu’objet de désirs par une classe aux moyens élevés sera convoité par les classes qui lui sont inférieures (une vision du XIXème siècle toujours en vigueur). La course aux 4X4 donne une image de ce principe. Mais l’accumulation des biens se heurte à deux écueils : l’insatisfaction perpétuelle qu’engendre la boulimie de consommation et la limite du stockage des biens matériels (finitude spatiale). La miniaturisation des objets de consommation ne faisant que reculer le problème sans le régler. Quelle que soit la façon de s’y prendre, les sociétés à venir devront avoir à résoudre un problème strictement lié aux conditions de la finitude et proposer un modèle de convoitise aussi éloigné que possible de l’accumulation matérielle. L’évolution ne prévoyant aucun retour en arrière et la mécanique accumulative faisant partie d’un acquis de civilisation, on peut supposer que la compensation logique à une perte, voire une disparition de l’accumulation matérielle, prendra la forme d’ une accumulation immatérielle.

En quoi pourrait consister une accumulation immatérielle ?

Le mot immatière souffre d’un manque de définition. Il n’existe pas dans les dictionnaires. Il s’oppose à matière, et concerne une entité composée d’un ensemble dont la consistance se réduit au verbe. Contrairement à la matière, l’immatière ne se présente sous aucune apparence perceptible par les sens ordinaires de l’homme, elle constitue un fond d’images possibles forgées par les puissances de l’intellect et se résume au savoir. Le domaine de la connaissance, celui de la spiritualité et celui de la communication et de la créativité en font partie. En théorie, l’immatière ne se heurte à aucune contrainte spatiale ou biologique, mais son accès dépend des sources d’énergies à partir desquelles elle trouve son existence et devient, possiblement, un argument de civilisation : la base d’un projet politique. Pour étendre sa connaissance il faut avoir accès aux sources du savoir, aux moyens matériels de la communication. L’immatière se trouve directement liée à la matière. Sans école du savoir, sans ordinateur, sans accès au cyber espace, on limite sa communication aux moyens ancestraux, le cri de l’animal.

Le modèle de convoitise partant d’un objet de consommation matériel pourrait évoluer vers un « objet  immatériel ».

Si la conscience de la finitude écologique constitue bien un avènement considérable nous obligeant à réviser notre rapport matériel au monde, l’accès au cyber espace nous libère d’un assujettissement au déplacement physique – donc à une certaine matérialité – et cela constitue un autre évènement considérable. Il serait illusoire de considérer cet allègement matériel dans le processus de la communication et de l’accroissement des savoirs comme une libération totale de la matérialité des choses, mais il s’agit d’une étape importante dans l’accès à ce désenchaînement progressif nous liant, par nécessité, aux encombrantes machines, aux objets imposants voire inutiles, aux constructions démesurées, aux transports coûteux et à tout ce qui occupe et pollue le terrain abusivement. D’un point de vue écologique, la technologie cybernétique se présente comme une précieuse assistance en dépit du « coût écologique » de sa production.

L’outil ordinateur – ou tout médium équivalent – apparaît dans l’histoire de l’humanité comme une des dernières prothèses visant à l’accroissement de l’amplitude biologique de l’animal humain. Les machines, les vêtements, les abris chauffés ou refroidis, pour prendre un exemple, permettent à l’Homme de traverser les zones climatiques, de les investir et les habiter sans difficulté. Jusqu’à présent, les prothèses issues du génie humain ont été mises au point dans le but d’alléger la peine au travail, la résistance aux oscillations du climat, l’accélération dans les échanges distants, tout ceci  prenant l’apparence d’objets matérialisés, diversement doués d’autonomie, suivant l’avancée de la robotique mise en place. Avec la prothèse-ordinateur on accède au prodigieux réseau immatériel mettant le verbe et l’image en accès libre à tous. Ce tissage virtuel (le cybionte de Joël de Rosnay), couvre la planète et façonne, pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité, une conscience communautaire de Terriens quelles que soient les tensions et les guerres : être humain et le savoir ensemble.
Cette conscience planétaire rencontre de nombreux obstacles, elle se heurte à la pensée archaïque d’un monde divisé par les intérêts de marchés ou les névroses idéologiques, et se trouve encore éloignée du Jardin Planétaire par lequel les humains, passagers de la Terre, tous soumis aux mêmes conditions de la finitude écologique, se voient obligés d’inventer un art du partage.

Il est difficile de dire à quel moment ces deux consciences, celle du partage obligé des ressources matérielles dans un espace fini et celle d’une communauté humaine unie à l’immatière infinie se rencontreront, mais on peut prétendre que les bases de cette rencontre sont désormais posées.

Gilles Clément
31 janvier 2012

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