Immortalité et déni

Sommes-nous réellement confrontés à une alternative ? Que l’on me permette d’en douter. D’un côté, l’immortalité n’est nullement une prédiction, mais une promesse scientifique au sens de STS (études sciences et société), à savoir un discours imaginaire – on ne connaît pas réellement les étapes qui permettraient de passer de l’état actuel de nos savoir-faire à l’immortalité – destiné à mobiliser des fonds pour la recherche. Il s’agit, en outre, d’une promesse impensée comme je chercherai à le montrer. De l’autre, la situation écologique où se trouve l’humanité est extrêmement bien documentée et l’on comprend précisément les étapes qui, aujourd’hui, peuvent nous conduire, et nous conduiront très probablement, à une situation périlleuse pour l’humanité. En revanche, on peine lourdement à nous figurer une telle situation, tant il est pour nous évident que la Terre est habitable et accueillante.

L’immortalité est-elle vraiment un objectif ? Sans le moindre doute, non. Pour être immortel, il conviendrait de n’être jamais né ! Objectif hors de portée technologique. Ce qui est donc recherché est plus modestement une amortalité. Une amortalité indéfinie semble elle-même un objectif pour le moins ambitieux. La mortalité n’est pas en effet la conséquence d’un gène, ou de quelques gènes, faute de quoi la vie l’aurait probablement produite chez des êtres complexes. C’est plutôt un phénomène systémique et rien ne nous laisse penser que nous puissions un jour le comprendre, et encore moins le produire. Peu importe ici, imaginons que l’on puisse prolonger nos existences d’un facteur cinq à dix. Qu’adviendrait-il alors ? Cette possibilité ne saurait être largement diffusée sans occasionner un surpeuplement relativement rapide, provoquant une explosion de nos problèmes écologiques. Rappelons que nous serons probablement 10 milliards d’êtres humains au milieu du siècle, et peut-être douze à la fin. Réserver l’amortalité à un petit nombre ruinerait rapidement tous les idéaux sur lesquels la société et les droits subjectifs sont fondés. Il conviendrait notamment de renoncer à l’idéal régulateur de l’égale dignité des êtres humains. Avançons d’un cran et imaginons que l’on puisse indéfiniment prolonger l’existence humaine. Le défi démographique deviendrait plus sévère encore. Nous finirions par être placés face à l’alternative suivante : ménager pour un petit nombre l’amortalité, et condamner ceux en proie au cycle de la vie et de la mort à n’être que les esclaves éphémères des premiers ; ou, en cas de sursaut démocratique, mettre fin universellement au cycle mort-vie, autrement dit bannir à jamais toute naissance, et laisser indéfiniment vivre ces élus. On ne saurait imaginer un narcissisme monadique plus extrême. À ces difficultés s’ajoute l’intérêt qu’il y aurait à vivre indéfiniment ? Il n’est pas absurde d’imaginer que la durée moyenne de nos vies fasse partie du cahier général des charges de la condition humaine. Le mythe de Dracula est ici intéressant, puisqu’il met en scène l’horreur qu’il y aurait à ne pas pouvoir mourir. J’y vois pour ma part le plus inhumain et cruel des supplices. Il me paraît insupportable d’imaginer que je puisse être condamné à revivre indéfiniment des expériences voisines et répétitives. Difficile de ne pas décrypter dans ces fantasmes d’amortalité les produits d’une civilisation finissante, crevant sous l’accumulation de moyens, devenue totalement incapable de s’assigner la moindre fin.

Passons de l’autre côté du miroir et considérons ce que ces fantasmes nous détournent de regarder, à savoir la situation planétaire qui nous échoit. Avant de dresser un bref inventaire des difficultés écologiques, considérons l’asymétrie caractéristique du pouvoir de nos techniques. Signe de notre puissance, nous sommes entrés dans une ère nouvelle, l’Anthropocène, caractérisée par une influence massive des activités humaines. Nous sommes puissants au point de réaliser des prouesses techniques et de déréguler certains aspects du système Terre. Toutefois, pour faire l’un et l’autre, il suffit de connaître certains paramètres dudit système. En revanche, pour réparer nos dégâts et plus encore piloter le système Terre, il conviendrait d’en connaître tous les paramètres. Or, pour reprendre les propos du géophysiologue Peter Westbroek, nous sommes, eu égard à la complexité du système Terre, un peu comme un marin qui ne connaitrait de l’Océan que les crevettes. D’où d’ailleurs l’absurdité qu’il y a à parler de géoingénierie à propos du climat, comme l’a d’ailleurs reconnu l’Académie nord-américaine des sciences. Le climat ce n’est pas un pont dont tous les paramètres, en nombre limité, sont maîtrisés. Avec le management du rayonnement solaire, nous disposerions de simples techniques climatiques, jouant sur certains paramètres, sans connaître les conséquences non souhaitées de nos actions, faute de les connaître tous. Quant au captage-stockage du carbone atmosphérique, il ressemblerait à un travail de Shadoks (dessin animé représentant les habitants d’une planète fictive occupant leur temps par de multiples taches absurdes), tant apparaît grand le contraste entre les 2000 milliards de tonnes accumulées sous forme diffuse dans l’atmosphère, et nos capacités d’absorption, leur coût, sans même envisager les difficultés du stockage. Quant à l’optimisme technologique des transhumanistes, au nom duquel ils prétendent pouvoir terrasser tous les problèmes, il dispose d’une base très fragile et étroite : à savoir, l’accroissement de la puissance des microprocesseurs qui, selon la loi de Moore, double tous les 18 à 24 mois. Mais les arbres ne montent pas au ciel comme le disait le vieux Goethe. C’est d’ailleurs l’erreur des modernes de croire que les mêmes causes produisent systématiquement les mêmes effets ; ce n’est souvent vrai que dans des conditions limites. Lorsque nous atteindrons le niveau quantique, si l’on en croit le physicien Michio Kaku, nous serons confrontés à de nouvelles limites qui devraient remiser aux oubliettes la loi de Moore.

Après ces propos liminaires concernant les limites à nos possibilités d’action, considérons l’accumulation contemporaine de problèmes écologiques. Commençons par le dérèglement climatique après avoir rappelé qu’il affectera une planète déjà exsangue.

Quelles en sont les conséquences directes, en cours de déploiement ? En premier lieu, une augmentation de la température moyenne à la surface du globe, même si ce n’est qu’une très petite partie de l’énergie piégée dans les basses couches de l’atmosphère qui réchauffera cette dernière. Je reviendrai à cette question des températures. Secundo, un changement du régime des pluies, grosso modo là où il pleut peu, il pleuvra moins, et réciproquement. Tertio, une élévation du niveau des mers, probablement voisine d’un mètre à la fin de ce siècle ; il nous est toutefois difficile d’avancer des chiffres fiables, car nous ne parvenons pas à modéliser correctement la fonte des grandes masses glaciaires. Enfin, une augmentation du nombre et de la virulence des événements extrêmes (jours de canicule et de sécheresse ; tempêtes et cyclones ; inondations). Les cyclones de catégories 4 et 5 ont d’ores et déjà doublé dans l’Atlantique et lors du cyclone Hayan (Philippines, 2013), des rafales de vent ont atteint les 379 km/h, soit une vitesse qui s’approche du souffle d’une bombe.

Dans l’actuel processus de négociations internationales sur le climat, les nations se sont données l’objectif de maintenir l’élévation de la température d’ici à la fin du siècle sous les 2°. Les engagements volontaires transmis par ces mêmes nations avant la COP21 de Paris se situent plutôt à 2,7°, si ils étaient tenus. Ce qui signifie que nous avons de grandes chances de connaître, d’ici à la fin de ce siècle, une hausse d’au moins 3°. En effet, ces évaluations ne tiennent pas compte des effets de la fonte du permafrost en termes de relargage du dioxyde de carbone (trois fois la quantité atmosphérique probablement) et de méthane. Là aussi, nous ne savons pas modéliser. Mais une part au moins de ces gaz repartira dans l’atmosphère. Une élévation moyenne de la température de 3° par rapport à la fin du 19ème siècle signifierait, dans nos latitudes ex-tempérées, une élévation de 6°, et grosso modo de 10° aux pôles. Pire encore, une hausse de 3°C à la fin du 21ème siècle entraînerait, compte tenu de la grande inertie du système, 5°C au total de plus au cours du siècle suivant, et ce pendant au moins 5 000 ans. Autant dire que l’habitabilité de la Terre se réduirait considérablement pour nos descendants.

L’objectif des 2° tire quant à lui sa légitimité du fait qu’il correspond au haut d’un tunnel de variations des températures moyennes qui a prévalu durant les millions d’années qui nous ont précédés, où la Terre a connu une alternance de périodes glaciaires et interglaciaires avec migrations successives des mêmes espèces. Pour en revenir à la hausse évoquée de 6° à nos latitudes, il n’est pas difficile d’imaginer le traumatisme destructeur que cela produirait pour les êtres vivants et les écosystèmes, en un temps si court, alors que le rythme de migration de certaines espèces se chiffre en milliers d’années. Déjà aujourd’hui, la reproduction d’espèces comme les chevreuils, bouquetins et autres chamois est fragilisée en Europe. Les périodes de naissance n’ont guère changé alors que les saisons se sont décalées, ce qui raréfie la nourriture disponible pour les portées.

Une des conséquences indirectes du dérèglement climatique est la pression nouvelle exercée sur nos propres capacités de production alimentaire. La production mondiale de céréales croit en effet moins vite que la population depuis 1985. Or, selon la FAO, il faudra augmenter la production agricole de 70% d’ici 2050 pour nourrir deux milliards de terriens supplémentaires. Depuis 2007, chaque année nous connaissons une baisse de 20 à 40 % des récoltes de céréales en raison de la sécheresse dans une région du monde au moins. Et pourtant la température n’a jusqu’à maintenant augmenté que de 0,9°.

Considérons l’état du vivant sur Terre, lequel aggravera encore les conséquences du changement climatique. Le premier phénomène est l’érosion spectaculaire des populations animales sur Terre. Selon l’indice dit « Planète vivante » utilisé par l’ONU, le nombre de mammifères, d’oiseaux, de reptiles, d’amphibiens et de poissons sur Terre a diminué de moitié entre 1970 et 2010. A quoi s’ajoute l’appauvrissement génétique du patrimoine génétique des espèces cultivées : des millénaires d’agriculture paysanne avaient fini par en produire une impressionnante variété ; l’industrialisation de l’agriculture et de la production des semences a mis fin à cette situation, qui épousait la dynamique de l’évolution. Troisième phénomène, l’état de dégradation des services écosystémiques (fournitures, régulation, services culturels et services fondamentaux). 60 % de ces services étaient déjà dégradés au début du millénaire, et les autres étaient en voie de dégradation. Enfin, s’ajoute l’accélération du rythme d’érosion des espèces. Le rythme géologique de disparition était de 2 espèces disparues sur 10 000 et par siècle. Il est désormais au moins 100 fois supérieur.

Toute perturbation puissante en matière de climat ou de biodiversité a des effets systémiques et nous propulse dans un état jamais expérimenté du système Terre. Nous pourrions donc interrompre là notre inventaire. Il convient néanmoins d’y ajouter l’état de nos ressources en général. Nous avons pillé tous les minerais possibles sur Terre jusqu’à une profondeur d’au moins 100 mètres. Nous pourrons bien sûr creuser plus profond et exploiter des minerais encore moins concentrés, mais avec un coût énergétique et environnemental d’extraction croissant de façon exponentielle. Alors même que nous risquons de disposer de moins d’énergie. A quoi s’ajoute que pour « produire » (en réalité capter et transformer) de l’énergie, nous avons besoin de métaux. Même le sable, celui des rivières et non des déserts, le premier étant seul utilisable par l’industrie, commence à manquer. Les régions sujettes à un stress hydrique devraient croître sous la pression du dérèglement climatique.

Nous sommes ainsi promis à vivre sur un écoumène – à savoir la partie de la Terre en permanence habitable – en voie de rétrécissement, nous devenant plus hostile et offrant de moins en moins de ressources. Dans un tel contexte, imaginer que nous allons vivre plus longtemps est aussi pathétique que dérisoire. Prolongation ou pas de la loi de Moore, cela ne changera pas grand chose. Seul pourrait réduire la hauteur des dangers, un infléchissement rapide du cours de la civilisation. Mais c’est une autre histoire.

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