impossible de penser

 

Théâtre en cours

Paris, mars 2011

 

 

ACTE II

Dans un restaurant de Bruxelles.

STEPHANE.  J’ai raconté notre discussion à mon pote frapadingue.

BRUNO.  Ha ?

STEPHANE.  Ça l’a inspiré pour écrire l’Acte I d’une sorte de pièce de théâtre. Je te l’ai imprimé. Tiens.

BRUNO.  Nous étions sur écoute ou quoi ?

STEPHANE.  Il écoute beaucoup.

BRUNO.  Qui nous dit qu’il ne va pas pondre un Acte II ?

STEPHANE.  C’est possible.

BRUNO.  Qui a lu ça ?

STEPHANE.  Beaucoup de monde. C’est dispo sur Net1.

BRUNO.  Qu’est-ce qu’ils en disent ?

STEPHANE (qui entre temps s’est acheté un Android).
Ça par exemple :

BRUNO.  Il a répondu quoi ?

STEPHANE.  Ça

 

BRUNO.  Il est vraiment frapadingue !

STEPHANE.  Non, c’est une question de « logique linéaire2 ».

BRUNO.  Houlà !

STEPHANE.  Ben oui, dans le vrai monde : A implique B, « une fois !3 »

BRUNO.  « Une fois ! , tu dis ça parce qu’on est Belgique ?

STEPHANE.  Non, les gens ne l’ont pas compris. Preuve que l’on n’est pas sortis du néolithique.

BRUNO.  Tu as de ces raccourcis de pensée !

STEPHANE.  C’est simple : « A implique B » (A=>B), c’est valable pour les machines : l’engrenage A tourne, donc l’engrenage B tourne aussi.

BRUNO.  Tiens justement :

STEPHANE.  Chez les humains, (A aime B) implique (B aime A) « une fois !». Le lendemain, c’est peut-être différent.

BRUNO.  Les humains ne sont pas logiques, surtout les Belges.

STEPHANE.  Non, c’est la Logique Classique ne comprend pas grand-chose ni à l’humain, ni aux Belges.

BRUNO.  Quel est le rapport avec le néolithique ?

STEPHANE.  C’est à cette époque que l’on a commencé à raisonner comme des machines. L’enclosure des propriétés a donné le top départ de la théorie des ensembles : en gros, soit tu es dedans, soit tu es dehors.  Certes il y a aussi l’intersection, ce que certains appellent l’espace public…

BRUNO.  Tiens, voilà le frapadingue.

STEPHANE.  Ben oui, on cherche de nouvelles logiques intermédiaires entre l’homme et la machine et ça commence à se savoir.

BRUNO.  Tu te fous de ma gueule.  Y a une caméra cachée !

STEPHANE.  Quoi ?

BRUNO.  Ça n’est pas possible qu’il tweete ça à cet instant même !

STEPHANE.  Le problème c’est que l’on ne comprend rien  à la conversation. C’est pourtant simple : tout le monde cause avec tout le monde tout le temps. Ça n’arrête pas de jacasser. En plus tout le monde a de la mémoire et anticipe. Il est parfaitement naturel qu’il se crée des collisions temporelles.

BRUNO.  Tu me prends pour un con.

STEPHANE.  Non, je t’assure, « ça pense ».

BRUNO.  Tu me fais même peur !

La serveuse se présente pour prendre les commandes.

BRUNO (s’adressant à la serveuse).
Encore quelques minutes, s’il vous plait.

STEPHANE.  Tu n’es pas le seul à avoir peur. Beaucoup en sont à imaginer des complots planétaires.

BRUNO.  Y a de quoi !
Je parle tranquillement dans un café. Je me retrouve broyé dans la moulinette Twitter, et même dans une pièce de théâtre où des gens que je ne connais pas semblent me répondre en direct.

STEPHANE.  C’était plus rassurant quand les mots prenaient des années à être couchés sur le papier…

Tu peux retrouver le tweet d’Annie Abrahams ?

BRUNO.  Je cherche… Ah le voilà.

STEPHANE.  Preuve que l’on a de la peine à imaginer représenter la conversation hors du cadre confiné d’un théâtre grec ou d’une scène à l’italienne.

BRUNO.  Ton pote a parlé de « théâtre », c’est normal..

STEPHANE.  C’est bien plus profond que ça. Nous avons une peur ancestrale de la conversation.

BRUNO.  Pas des conversations normales.

STEPHANE.  « Normal », ça veut dire « normé ».
Par qui ?  Pourquoi ? Comment ?

BRUNO.  Par un cadre logique au moins.

STEPHANE.  Tu crois que l’amie Florence va finir par nous rejoindre ?

BRUNO.  Oui, j’ai un DM4 : 10 mn de retard.

STEPHANE.  Tu savais que le mot « tragédie » vient du grec ancien :  tragoidía5,  –  de trágos, « le bouc », –  et de áidô,
«chanter » ?

BRUNO.  Les « tragédies » seraient des « chants de boucs » ?

STEPHANE.  Ce sont des rituels sacrificiels.

BRUNO.  Quelle logique ?

STEPHANE.  Une logique normée selon l’ordre institué.

BRUNO.  Tu veux dire que le théâtre a toujours été là pour brider la conversation ?

STEPHANE.  Pas que…

BRUNO.  Tiens ton pote est encore là. Je ne m’y ferai jamais !

STEPHANE.  Dans les pièces de théâtre « normales », l’auteur doit rester à distance, sinon le voile se déchire, c’est la fin du monde.

BRUNO.  Tu veux dire qu’il est l’auteur de notre conversation ?

STEPHANE. Il ne prétend pas être ailleurs que « dans » la conversation, non pas « au dessus », là où beaucoup font semblant de planer.

BRUNO.  Voyons mène où le lien…

Ah, c’est une interview d’Antoine Vitez6 :

« Le chœur antique est la  voix de la cité. Non pas seulement, la sa voix officielle, mais celle de ses rumeurs. Le théâtre est précisément un des moyens par lesquels, par l’intermédiaire du chœur plus que des protagonistes, la cité peut exprimer ses voix tacites et les rendre sensibles sur la scène. »

STEPHANE. Sauf qu’entre temps la scène s’est dissoute.
Elle est partout.

BRUNO.  Et Vitez ajoute :

«Parfois, le chœur est complètement idiot, il ne comprend pas du tout les événements, il fait des réflexions déconcertantes de naïveté ; parfois, au contraire, il anticipe, il voit l’avenir. »

STEPHANE.  Tiens, mon homonyme s’y met :

BRUNO.  Tout le monde le sait.

STEPHANE. Mais on ne fait rien.
Il continue :

BRUNO.  Vitez termine par :

 « Au fond le chœur est fou. S’il représente le public, ce n’est pas dans un sens civique, c’est une représentation shakespearienne de la folie, de l’Histoire. »

STEPHANE. S’il dit ça, c’est que lui, comme Genevoix, Shakespeare, Euripide, Sophocle et les autres, n’ont jamais rien produit d’autre que des « chants de boucs. »

BRUNO.  En présentant le chœur comme fou ?

STEPHANE. Ils l’ont sacrifié à une logique mécanique qui a court depuis le néolithique !

BRUNO.  C’est tragi… Tiens voilà Florence !

FLORENCE.  Désolée pour le retard. Vous avez commandé ?

BRUNO.  Pas encore.

FLORENCE.  C’est quoi la spécialité ?

STEPHANE. Salut, Euh… Chicons au gratin je crois.

FLORENCE.  Va pour les Chicons !
Dans le bus, j’ai lu les tweets d’Annie, Olivier, Galuel et les autres… Vous avez vu comme que ça cause !

STEPHANE. A implique B, « une fois ! »

FLORENCE.  Hein ?

BRUNO.  C’est une blague belge.

FLORENCE.  ?

BRUNO.  Ça veut dire que dans les conversations humaines, les situations ne se reproduisent pas, enfin « une fois » seulement.

STEPHANE. Mais il y a des règles.

FLORENCE.  Oui, j’ai aussi lu le premier acte d’«Impossible de penser ». Je vais résumer pour les lecteurs…

BRUNO.  Tu crois qu’on nous écoute ?

FLORENCE.  On ne sait jamais !

STEPHANE. Attends, je commande les chicons.

Stéphane s’éloigne un instant vers le comptoir puis revient à table.

Va-y, résume.

FLORENCE.  Donc si j’ai bien compris : selon la « théorie de la simplicité », les hommes guettent l’inattendu pour être les premiers  à le signaler à leurs congénères.  Ainsi ils se font reconnaître comme de bons alliés pour leur clan ou leur tribu. Si c’est là le moteur essentiel de l’irruption du langage il y a bien des millénaires,  aujourd’hui, on a un problème : après avoir formé des coalitions depuis le néolithique pour s’accaparer la terre et les ressources, les hommes en sont venus  à considérer le langage,  la conversation et les réseaux qui les véhiculent, comme de nouveaux territoires qu’il serait possible de s’approprier. Il y a là comme une frontière à l’entendement  car cela serait déchoir les autres, non plus seulement de leurs territoires, mais de leurs propres mots, voire de leur existence. C’est là qu’entre en jeu la notion de « perspective numérique»,  à savoir qu’il serait possible de distinguer des « constructions légitimes », disons, d’« espaces conversationnels » de celles qui ne le sont pas, ce qui permettrait à tout-un-chacun de s’y investir sans risquer de s’aliéner à leurs « codes » et à ceux qui les fabriquent et les manipulent.

STEPHANE. Pas mal.

BRUNO.  « Pas mal!» en langage stéphanien, ça veut dire : chapeau l’esprit de synthèse !

STEPHANE. Pas mal, oui, mais tu as oublié le « sacrifice du code ».

FLORENCE.  C’est un sujet qu’il m’est difficile, voire…

STEPHANE.  « Impossible  de penser ?»

FLORENCE.  Peut-être, oui.

BRUNO.  Tiens voilà un truc qui a peut-être un rapport ?

FLORENCE.  Qu’est ce que ça dit ?

BRUNO.  C’est un article de Newsweek titré : « I can’t think ».

« Le Twitterization de notre culture a révolutionné notre vie, avec  conséquence involontaire que notre cerveau surchargé se fige lorsque nous avons à prendre des décisions. »

FLORENCE.  C’est un peu vrai.

La serveuse s’approche, trois assiettes dans les mains.

STEPHANE. Ah, les chicons arrivent !

BRUNO.  Je résume : des scientifiques semblent avoir décelé un mécanisme biologique là-dessous… Passé un certain niveau de surcharge cognitive, le cortex préfrontal dorsolatéral, une région derrière le front responsable des décisions, se bloquerait subitement. Il y aurait comme une altération de notre système inconscient de prise de décision.

FLORENCE.  Wow, vous avez vu ça ?

STEPHANE. Tout le monde savait que Big One arriverait tôt ou tard. On a sacrifié le chœur qui l’annonçait!

BRUNO.  Qui est « on » ?

STEPHANE. C’est la société néolithique toute entière dans laquelle nous vivons qui part en sucette.

FLORENCE.  Les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas ce problème.

Ils sont bons les chicons, non ?

BRUNO.  Tiens, voilà ce qu’il dit le chœur :

STEPHANE. Le chœur fait souvent des fautes d’orthographe.

BRUNO.  Tiens, le frapadingue répond à Sophie :

FLORENCE.  Il a raison, mais qu’est-ce qu’il veut dire ?

STEPHANE.  « Le tout est le non-vrai »7.

FLORENCE.  Aïe !

(Silence)

Tu viens de péter mon cortex préfrontal dorsolatéral !

BRUNO.  Hein ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il a dit ?

FLORENCE . Il a dit : « Le – tout – est – le – non – vrai. »

BRUNO (à Stéphane).  Ouille, mon cortex ! Mais t’es fou !

STEPHANE. Rassurez-vous : le tout est le non vrai « une fois ! »
Votre cortex va reprendre toutes ses facultés dans une seconde.

TIC – TAC. Voilà.

BRUNO.  Ouf !

FLORENCE . Vive la Belgique « une fois ! »

BRUNO.  Mais c’est quoi  cet  « autre jeu » ?

STEPHANE.  C’est un jeu où tout le monde voit « tout ».

BRUNO.  Donc ça n’est pas « vrai » ?

STEPHANE.  Regarde ce qu’il en dit (( Nietzsche, La volonté de puissance, I, p. 387 )) :

 

BRUNO.  Aïe ! Il veut liquider mon cortex, ou quoi !?

FLORENCE .  Au contraire je crois.

BRUNO.  Comment peut-on « mourir de la vérité » ?

STEPHANE.  C’est que la vérité est dure à avaler.

BRUNO.  C’est quoi ?

STEPHANE.  Je ne peux pas te la dire sinon, nous mourons tous les trois.

BRUNO.  Tu frimes !

STEPHANE.  Non.

BRUNO.  Vas-y, dis-moi la vérité. J’en prends le risque.

STEPHANE.  Toi aussi Florence ?

FLORENCE .  Oui, oui, mais je vous signale que vous devriez manger vos chicons pendant que c’est chaud.

STEPHANE.  C’est pas compliqué. C’est même simple.
Lis le dernier tweet8 :

BRUNO.  Florence, es-tu morte ?

FLORENCE.  Non.

BRUNO.  Donc ce n’est pas la vérité.

STEPHANE.  Dumouchel semble pousser  un peu. Mais vous admettez que l’homme est le rouage d’un mécanisme social…

BRUNO.  Quel rapport avec les robots ?

STEPHANE.  Un mécanisme implacable qui fabrique, des dominants et des dominés, des maîtres et des esclaves, des prédateurs et des proies, des bourreaux et des victimes, etc.

BRUNO.  Sauf peut-être dans certaines peuplades ?

STEPHANE.  Un mécanisme qui accumule le ressentiment des uns, la culpabilité des autres, et qui, le moment venu, entraîne invariablement des cycles de violence mimétique9 que rien ne semble pouvoir arrêter.

BRUNO.  Sauf  l’Etat, seul dépositaire de la violence légitime10 ?

STEPHANE.  Un mécanisme que rien, surtout pas les Etats, ne peut enrayer, car ils y participent.

FLORENCE .  Là, tu me coupes l’appétit.

STEPHANE.  C’est en cela que nous sommes des robots !

BRUNO.  C’est dur à avaler en effet.

STEPHANE.  Des robots qui en dernier ressort se tournent mécaniquement vers une victime émissaire.

FLORENCE .  Et c’est le « chant du bouc ».

STEPHANE.  Ou la « Passion du Christ »

BRUNO.  Les chicons, je ne peux plus, c’est froid.

STEPHANE.  C’est que nous sommes morts mes amis.

FLORENCE .  C’est juste vraiment très froid.

STEPHANE.  Mais Nietzsche nous a donné une autre piste citée par mon pote frapadingue :

« L’art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité »

BRUNO.  Laissons tomber les chicons. Allons boire un café ailleurs.

Je paie cette fois.

Olivier Auber

Video : http://www.youtube.com/watch?v=8c0sX6j5D_c

  1. http://perspective-numerique.net/PDF/ImpossibleDePenser-ActeI.pdf []
  2. Jean-Yves Girard (1986), Logique Linéaire : http://fr.wikipedia.org/wiki/Logique_linéaire []
  3. En logique linéaire, ceci se  note : A –o B []
  4. DM : message direct sur Twitter []
  5. τραγῳδία / tragoidía, de  τράγος / trágos, et  de  ᾄδω / áidô. []
  6.  Antoine Vitez (1930 –1990) est un metteur en scène de théâtre []
  7.  Adorno, Minima Moralia, Paris, Payot, 2003, p. 64 []
  8.  Paul Dumouchel, conférence Girard et les robots, messianisme et mécanique, lors du colloque Figures du Messie, théâtre du Chatelet, 15 mars 2010. []
  9.  René Girard, La Violence et le Sacré, Gracet 1972. []
  10.  Max Weber, Le Savant et le Politique, Plon 1959. []

There is one comment

  1. kripa

    Super lecture merci!
    Dans la liste descriptive du Néolithique tu ne parles pas du patriarcat. Le paléolithique est matrilinéaire, le Néolithique est patrilinéaire. C’est l’âge du bronze, du fer. Le pouvoir s’apprend dans la famille, les grandes familles sont super rodées. On semble vivre l’émergence d’une troisième ère. L’ère de l’information peut-être. La troisième révolution de l’humanité. On rentre dans le machinarcat: la reproduction contrôlée par la machine. On ne peut que souhaiter la fin du patriarcat. Comment influer sur ce qui est légitime. Je pense aussi qu’il faut écrire les mythes fondateurs.

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