Internet, au-delà de l’empathie

Formes technologiques, formes sociales

Les objets technologiques et les formes sociales obéissent à des fondamentaux opposés, empruntent des chemins qui se croisent et se séparent, entretiennent des relations très paradoxales.

La science, et la technologie, construisent des corpus de connaissances qui s’alimentent des réflexions, théories, et découvertes qui les précédent. Einstein n’a pas nié Newton, il a affiné ses théories afin de les rendre cohérentes avec la pensée, les mesures et les observations de l’époque. La météorologie s’est constamment améliorée, passant du « il pleut » il y a deux mille ans (« il » étant le Dieu) à la modélisation des couplages océans – atmosphère. La science et la technologie ne cessent de progresser, de construire des connaissances nouvelles qui permettent, à chaque fois, d’appréhender plus finement nos environnements quotidiens, et de les transformer.

Grâce à cette constante amélioration, nous avons pu construire des machines sophistiquées qui sont des extensions de nos muscles, de notre mémoire, puis de notre corps. Elles nous transportent à l’autre bout du monde, mais nous amènent tout autant l’autre bout du monde dans notre maison. Elles sont les supports de nos rêves, les soutiens de nos réalités. On peut les critiquer, désirer la décroissance, tenter de stopper « le progrès », in fine, très peu sont ceux qui ont le courage de vivre sans les utiliser.

À l’inverse, les formes sociales sont relativement immuables. Nous aimons, nous détestons, nous adorons, nous haïssons, nous aidons, nous rejetons, aujourd’hui, avec probablement les mêmes passions, les mêmes enthousiasmes, les mêmes joies, les mêmes envies, les mêmes douleurs, les mêmes craintes, et les mêmes dégoûts qu’il y a deux mille ans.

Nous autres, êtres humains, navigants dans l’éther sur notre vaisseau spatial de 7 milliards de cosmonautes, nous passons notre temps à explorer, à visiter et à revisiter les mêmes sentiments et les mêmes relations, nos rapports aux machines, à la nature, à la vie, aux autres. Nous sommes inventifs en technologie, mais nous le sommes beaucoup moins dans le domaine du social. Nous parcourons sans cesse les mêmes chemins tortueux, en répétant les mêmes erreurs, parce que notre faiblesse sentimentale et relationnelle nous empêche de vraiment capitaliser sur les nombreuses expériences pas toujours agréables que la cruelle flèche du temps a infligé à nos ancêtres, à nos concitoyens. Nous n’apprenons qu’à peine au travers de notre propre expérience, et très peu au travers de celles des autres ; c’en est vraiment pathétique.

S’il n’y a que peu de progrès dans les formes sociales, dans les relations affectives, dans nos rapports aux autres, ceci est peut-être, finalement, rassurant. Au moyen-âge, l’amour était considéré par certains médecins comme une maladie obsessionnelle. Si les relations sociales obéissaient aux mêmes règles que la science, il ne nous serait alors devenu impossible, après le moyen-âge, de commettre cette stupide erreur qui est de tomber amoureux, et nous aurions perdu au passage plusieurs œuvres magnifiques inspirées par ce sentiment.

Alors, s’il n’y a pas de progression, d’où tirons-nous le désir de continuer de vivre, comment faisons-nous pour ne pas succomber à la répétition banale du quotidien ? Ce qui change, et nous donne le désir d’exister, est le contexte, l’environnement, et son serviteur diabolique, le hasard. Que nous soyons nomades, ou sédentaires, nous avons besoin d’un univers en mouvement. Le nomade cherche de nouveaux horizons, des nouveaux challenges. Le sédentaire cherche à approfondir son geste, à le parfaire à l’identique indépendamment des variations de l’environnement, pour atteindre la création ultime. Mais les deux ont besoin du hasard, qui ne cesse de nous jouer des tours, de nous surprendre, de nous remettre en question, ce hasard qui vient étymologiquement de l’arabe al zahr qui est le dé à six faces. Oui, la nature aime bien jouer aux dés ; heureusement. Les situations sans hasard sont mortelles ; le prisonnier sait bien que ce dont il est privé avant tout, c’est de la possibilité que quelque chose d’inattendu se produise. Alors, lorsque nous sommes privés de hasard, nous nous évadons, nous rêvons de nouvelles opportunités, de nouveaux contextes.

Ce hasard, qui façonne le contexte, est d’origine multiple ; ce peut être l’extraordinaire combinatoire de la vie, qui a su créer une magnifique diversité à partir d’une centaine d’atomes différents et de quelques dizaines de constantes fondamentales, ou bien ce peut être une résultante inattendue de la combinatoire de l’oeuvre humaine, qui repose pour beaucoup sur, justement, les évolutions technologiques. La technologie, comme la biologie, est capable de créer de l’exaptation, cette capacité de la nature à inventer des nouveaux usages totalement inattendus.

La société de l’interaction et de la complexité

Pour vivre pleinement, nous avons besoin des formes technologiques, et des formes sociales. Non seulement la vie sans l’une des deux composantes serait difficilement vivable, mais, depuis le début des temps de l’être humain pensant, une co-construction s’est effectuée entre l’homme et la technologie. André Leroi-Gourhan, dans ses travaux, a montré ce rapport : « la main forge l’outil, et l’outil forge l’Homme ». La technologie n’est donc ni un Dieu ni un Diable, elle est présente pour nous aider à franchir des étapes importantes, à résoudre des problèmes nouveaux qui sont, si souvent, posés par les nécessaires mutations de l’environnement.

Nous avons la chance de vivre en ce début de millénaire une révolution fondamentale, basée sur une technologie, ou plutôt un ensemble cohérent de technologies, qui impacte fondamentalement notre rapport au savoir, à la connaissance, aux autres : Internet. S’il fallait se lancer dans le difficile exercice de présenter Internet en une phrase, nous dirions que c’est ce qui permet de transformer une somme d’intelligences individuelles en une intelligence collective. Internet est avant tout un outil systémique : il réalise le célèbre passage macroscopique de « la somme des parties » au « tout », cher aux systémiciens.

Le fondement d’Internet est le paradigme du peer to peer, du « pair à pair ». Le principe fondamental sous-jacent à sa construction était que chaque ordinateur du réseau puisse discuter avec un autre ordinateur. Les médias traditionnels, la radio, la télévision, la presse, sont en mode diffusion, racontant une information unique qui est délivrée de manière descendante à qui l’entend, et la consomme. Internet, qui est un réseau neutre, du moins tant que les hommes politiques et les opérateurs de télécommunication le laissent tranquille, véhicule l’information qui est souhaitée à celui qui la demande. Il réalise ainsi la prédiction de Mc Luhan : « nous allons passer d’une civilisation de médias chauds et de spectateurs froids à une civilisation de médias froids et de spectateurs chauds ».

Pourquoi, parmi toutes les révolutions technologiques, Internet est-elle si important ? Quel est le problème de société qu’Internet permet d’adresser, dans le sens de la co-construction de Leroi-Gourhan ? De même que l’alphabet a permis aux sociétés paysannes de se constituer, de même que l’imprimerie a permis l’essor du monde industriel, Internet nous aide à rentrer dans une nouvelle ère. Quelle est-elle ? Est-ce la société de l’information ? Le besoin d’information n’est pas nouveau, et bien avant la presse ou la télévision, des conteurs passaient de village en village et disaient les nouvelles. Est-ce la société de la connaissance ? Depuis la nuit des temps, les humains s’informent, et gèrent des connaissances. Quinze mille ans av. J.-C., les hommes préhistoriques possédaient des savoir-faire innovants qui se propageaient dans l’Europe entière, en quelques mois seulement.

Parmi toutes les ruptures que nous vivons, le grand bouleversement de ces dernières années est l’accroissement de la population. Nous sommes, en 2011, un collectif de bientôt sept milliards d’êtres humains. Ceci est extrêmement récent, nous n’étions qu’un milliard et demi il y a un siècle. Mais surtout, ce collectif d’humains passe son temps à interagir : nous travaillons de plus en plus en équipe, nous sortons de plus en plus ensemble, nous partageons de plus en plus de moments. Ceci n’est pas nouveau, mais s’est accru récemment. Le fameux « huit heures – midi, deux heures – six heures », qui donnait le tempo du travail après la Seconde Guerre mondiale, a volé en éclats. Les journées des travailleurs de la connaissance sont scandées de moments différents, alternance de moments sédentaires et de voyages, remplies de rencontres, faites de multiples projets, sous-projets. Ce mode de travail a un impact sur tous les autres, car il en est le créateur, le designer, le supporteur. In fine, tout ceci génère beaucoup d’interactions.

Pour nous aider à gérer ces interactions, nous avons dans un premier temps construit des machines : agendas électroniques, bases de données, tableurs, etc. Mais les machines nous aident aussi à aller plus loin, plus vite, plus nombreux, et doivent donc fonctionner plus rapidement, et plus collectivement. Non seulement nous interagissons avec ces machines, mais elles doivent également interagir entre elles ; d’ailleurs, certaines étaient déjà en réseau, même avant Internet.

Un des invariants les plus fascinant de notre monde est le temps moyen que passe un citadin dans les transports. Non seulement il est le même dans la plupart des grandes capitales du monde, une heure et demi, mais les historiens nous disent qu’il est le même depuis le moyen-âge. En revanche, la quantité d’interactions que contient cette heure et demie est maintenant énorme. Nous envoyons des emails, des messages, nous lisons des journaux, nous écoutons la radio, nous appelons nos relations, puis nous leur envoyons des textes, et maintenant nous twittons et nous foursquarons.

Ce collectif de sept milliards d’individus, plus les ordinateurs, téléphones, PDA, et autres objets de plus en plus connectés, forme un système complexe , la complexité étant la propriété d’un système qui a de multiples liens pouvant engendrer dans le temps une gigantesque combinatoire d’interactions potentielles.

La société dans laquelle nous entrons est « la société de l’interaction ». Son problème fondamental est la gestion de la complexité, et, pour cela, nous avons besoin d’un outil. Et c’est justement à ce moment qu’arrive Internet : un ensemble d’outils plus ou moins sophistiqués qui permettent, à condition de s’en servir correctement, de gérer la complexité. Comment ? En rationalisant la transmission de l’information : tout ce qui peut être fait en mode « pair à pair » est une optimisation par rapport aux systèmes hiérarchiques qui comportent de nombreux goulots d’étranglement ne permettent pas de bien gérer la complexité. Les réseaux maillés sont plus efficaces que les réseaux hiérarchisés ; et surtout, sont bien plus résistant au stress. Ceci a été démontré lors des attentats du 11 septembre, et aussi lors du tremblement de terre en Haïti ; dans les deux cas, Internet était le seul réseau à avoir continué de fonctionner, même s’il était en mode dégradé. Mais les systèmes humains sont pareils : en réseau, et en mode coopératifs, ils sont plus efficaces pour gérer la complexité. La société que nous sommes en train de créer sera basée sur les valeurs de coopération, et privilégiera l’équipe plus que la somme des individus. Internet est son outil.

Internet n’est pas le web. Internet est né sur le plan théorique dans les années 1960, alors que le Web est né au début des années 1990. Le web représente même une légère régression par rapport à Internet, puisqu’il quitte le principe du peer to peer pour aller vers une architecture client serveur. En 1990, nous sommes passés de la logique où chacun accède à l’ordinateur d’un autre à celle où chacun accède à des données sur des serveurs. Ce qu’on appelle le web2.0 est un retour au fondamental, il s’agit d’interagir avec d’autres au travers d’une interface web. Ces interactions peuvent prendre de multiples formes, et se situer dans plusieurs lieux, que ce soient des réseaux sociaux, des forums de discussion, des services de localisation, etc. Les fondamentaux sont néanmoins retrouvés : Internet est vraiment l’outil de la communauté.

Vers une harmonie du sensitif et du rationnel

Parce qu’il est l’outil qui permet à la communauté de fonctionner efficacement, il serait tentant alors de dire qu’Internet favorise une société de l’empathie. Mais peut-on avoir de la sympathie pour l’empathie ? En première analyse, être opposé à toute forme d’empathie pourrait être interprété comme de l’égoïsme. Mais qu’est-ce que l’égoïsme ? Un de mes amis disait :« un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi. Comme je pense souvent à moi, je ne suis donc pas un égoïste. » CQFD.

L’empathie, c’est essayer d’être « dans la peau d’un autre », de se mettre à sa place, de réagir à l’environnement comme si l’on était lui, mais surtout, pour reprendre l’étymologie, de souffrir comme si on était en lui. Cette abnégation apparente cache une réalité redoutablement difficile. L’empathie est contraire à ce qui fait notre personnalité profonde ; nous obligeant à changer nos fondamentaux, elle demande un énorme effort. Transformer sa culture, ses croyances, ses valeurs, pour être autrui, est un geste extrêmement difficile. « Je » n’est pas si facilement un autre. L’empathie demande donc énormément d’énergie, avec la conséquence d’en devenir apathique, une posture pas très sympathique. Rien n’étant pire que l’indifférence, devons-nous en conclure que l’empathie est un sentiment qui amène, in fine, à être antipathique ?

Quittons l’émotionnel. Quel serait un équivalent rationnel de l’empathie ? Pourquoi pas l’entraide, un geste lui aussi fondamentalement important. Quelqu’un qui est dans le désespoir le plus profond attend-il de l’empathie, qu’on pleure avec lui sur son épaule dans une immense souffrance synchrone, ou bien souhaite-t-il une aide efficace ? Ne lui est-il pas plus utile d’avoir quelques éléments pragmatiques de compréhension de sa situation, du contexte, de posséder quelques clés primaires pour trouver une solution à ses problèmes, et, in fine, d’être « secoué » s’il ne met pas en œuvre les préconisations ? Mais, au bout du compte, pourquoi ne pas lui offrir les deux, le pragmatique et les sentiments ? Un bon médecin est à la fois à l’écoute, et possède un savoir-faire qu’il met en œuvre pour nous aider à résoudre notre problème. Il est à la fois rationnel et sensible, compétent et empathique.

Le même constat se fait dans beaucoup de lieux communautaires dans le réseau : Internet permet de véhiculer à la fois le rationnel et le sensoriel, le cerveau gauche et le cerveau droit, la réflexion, et l’empathie. Ceci est vrai dans tous les endroits « 2.0 » sur le net, allant de forums de discussion aux réseaux sociaux, en passant par les environnements immersifs comme Habbo Hotel, ou Second Life, tout comme les jeux massivement multijoueurs, tel World of Warcraft. Un des concepts clés de l’Internet, à savoir « Quand je ne sais pas, je demande. Quand je sais, je partage » explique les engagements communautaires, que l’on trouve depuis les forums de discussion jusqu’à Wikipedia, qui est la plus grande rupture produite par Internet, en passant par les réseaux sociaux géolocalisés ou le micro blogging. Mais, en sus de l’entraide, on y trouve aussi de la passion, de la compassion, de la dispute, de la violence parfois, bref, de la chaleur humaine sous toutes ses formes. Mais, dans les bons lieux, cette passion s’auto-régule, généralement par introduction de rationnel.

Internet est un gigantesque simulateur des liens sociaux. C’est en ce sens qu’il permet de faire face à la complexité du monde, puisqu’il nous permet de tester, d’essayer, de pratiquer avec une grande finesse. Beaucoup de passionnés de jeux en réseaux, les « hardcore gamers », se révèlent être d’excellents chefs de projet ; ayant eu à gérer des situations humaines parfois délicates, pouvant conduire à la disparitions des avatars dans le jeu, et à l’ire des autres joueurs de l’équipe, ils sont bien entrainés à gérer les difficiles subtilités d’une équipe. Un des plus gros impacts de l’Internet se situe sur la relation au savoir, et sur l’apprentissage. Les formes pédagogiques traditionnelles, telles que nous les avons vécues jusque récemment, sont essentiellement basées sur le rationnel. Elles trouvent avec Internet un paradigme et une technologie à la fois disruptive mais aussi potentiellement porteuse de nouvelles méthodes, de nouvelles pratiques pédagogiques. Internet est quelque part la revanche de Socrate, qui refusait l’écrit car il ne véhiculait que l’illusion de la connaissance. Nous sommes tous des péripatéticiens en puissance.

L’apprentissage est basé sur des interactions. L’enseignement scolaire repose sur l’idée d’une universalité transmise au travers d’un maître en mode diffusion, comme la télévision. L’empathie est une relation en « peer to peer », si l’on postule le lien avec la théorie des neurones miroir. Les neurones miroirs autorisent une forme d’apprentissage basé sur la mimétique. Internet en tant que gigantesque simulateur de relations sociales, est une technologie miroir de la mimétique, un formidable vecteur de soutien à la mémétique. Les mêmes mèmes qui mènent les élèves dans des échanges parfois autopoïétiques deviennent des supports pédagogiques qui nécessitent du rationnel, sans lequel elles risquent de devenir des légendes urbaines qui éloignent de la maïeutique…

Le problème de l’empathie, tout comme celui de l’apprentissage, est alors de trouver la bonne distance, entre ne plus être soi-même, mais ne pas forcément être l’autre. Il n’est pas facile d’être  distinct sans être distant. Internet qui, quelque part, abolit la distance, nous autorise cette subtilité. Dans les débuts de l’internet grand public, dans les années 1995, les noirs américains disaient : « Internet, c’est génial, personne ne sait que je suis noir ». Ils pouvaient ainsi participer à des communautés en ligne, sans qu’il y ait de barrière raciste à l’entrée. C’est donc bien le problème de la frontière qui est posé, frontière qu’Internet déplace sans vergogne, au point que l’on pourrait presque remettre en cause les frontières physiques ; il faut rappeler d’ailleurs que le concept de passeport est très récent, il date d’un siècle à peine. Internet va jusqu’à bousculer la frontière entre la vie professionnelle et la vie privée, et remet au goût du jour une autre frontière plus importante, celle de la vie intime. Tout comme l’empathie nous pose la question d’être l’autre sans être l’autre.

Mais Internet nous permet, à l’inverse, de réaliser un vieux rêve : être multi-identitaire. À part facebook, qui nous force non seulement à être mono identitaire, mais à être vraiment nous-mêmes (il est interdit de se faire passer pour quelqu’un d’autre), nous n’avons aucun problème à être différent selon les contextes : dans un forum de passionnés de photographie, dans un forum de voyages, dans une communauté professionnelle, dans un site de rencontres, dans second life. Puisqu’Internet nous permet d’être multi-identitaire, pouvons alors devenir quelqu’un d’autre? Il s’agirait alors de vol d’identité, de quoi devenir schizophrène.

La schizophrénie a souvent pour origine, nous dit Bateson, une injonction paradoxale. Or, dans une approche uniquement analytique, il est très facile de créer des injonctions paradoxales. J’ai vu des manageurs dire à leurs salariés « tu es très bon, mais je ne t’augmente pas ». En voici un exemple parfait, provenant d’une incohérence du sens entre le message véhiculé par le canal sensoriel (tu es très bon), et le message véhiculé par le canal rationnel (je ne t’augmente pas). Une des quêtes de ce siècle sera la réconciliation entre les canaux sensoriels et rationnels. L’empathie n’est rien sans raison. La raison n’est rien sans les sentiments.

Internet serait alors le média « réconciliateur », celui qui nous permet d’aborder plus sereinement ce nouveau monde, ce vaisseau spatial à sept milliards d’individus, demain huit, neuf, dix… Car, si l’on veut participer à la construction de ce monde, co-créer une œuvre collective, peut-être faudrait-il déjà commencer par être en paix avec les diverses composantes de soi-même.

C’est peut-être cette nouvelle forme d’empathie qu’il faut considérer : traiter d’abord non pas la souffrance des autres, mais la sienne. Proposons une méthode : tel narcisse, googélisons-nous chaque matin, regardons-nous dans les réseaux sociaux, soyons content de nos interventions dans les forums. Internet est le remède, et permet d’exprimer une forme nouvelle « d’egopathie », qui sera le point d’entrée fondamental pour pouvoir alors être au service des autres, dans les diverses  communautés.

De même que Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, empathie sans entraide n’est que
cuisine banale… Internet, parce que c’est un réseau neutre, permet de véhiculer dans une harmonie universelle le rationnel et l’émotionnel. Cette faculté de reconstruction de nos identités déchirées est peut-être l’un des enjeux les plus importants de notre monde actuel. Le réseau en contient la cure, à nous de prendre en main toutes nos souffrances, et, non pas de les contredire, mais de les sublimer ; car il est toujours préférable de dissoudre un problème que de le résoudre. De la parapathie à la metapathie, en quelque sorte.

Serge Soudoplatoff

À Propos de Serge Soudoplatoff

Chercheur en informatique et enseignant, Serge Soudoplatoff est également expert et conseiller en entreprises et en institutions en matière de stratégie Internet. Passionné d’Internet qu’il a connu en 1984 au centre de recherche d’IBM. Il eu la chance d’être le premier abonné à Wanadoo, le 2 mai 1996. Lire la suite...

There is one comment

  1. Dubois Maïté

    Bonjour,

    En lisant cet article, une question ne cesse de me venir à l’esprit. Vous dites que nous avons besoin du hasard pour continuer d’exister. Quelle place donner à la notion de « destin » selon un point de vue propre à l’esprit asiatique eu sujet du destin ?

Commentez cet article