Le jeu, l’érotisme et l’humour, sources souterraines du régime digital

S’enthousiasmer avec bienveillance, conviction et souplesse pour des causes, des idées, des valeurs qui nous transportent et séduisent. Se lancer à corps perdu, au-delà de soi-même et de ses petits intérêts dans des entreprises de construction, et non de destruction.  Provoquer le changement, et non la colère ou le désordre, pour inventer des réalités plurielles et des virtualités nouvelles. Voilà un beau programme que chacun aimerait adopter ! Qui n’aimerait chanter quelques lendemains heureux sous le soleil du développement personnel, des techniques contre le stress ou d’une réconciliation avec les traditions philosophiques, ou quelques spiritualités réactivées, à moins que cela ne soit les nouveaux feux du numérique qui nous attirent, tels Icare sorti de son labyrinthe paternel ?

Autant d’invitations qui ne nous parviennent que rarement. Quand bien même, on craindrait alors faire face aux avances de fanatiques, de dangereux utopistes, voire d’anges des affaires volant au-devant d’une nouvelle idée à succès. Alors, comment aller à contre-courant des lamentations et plaintes instituées en rapport au monde, pour échapper aux regrets ? Comment avancer sur un chemin d’évolution qui ne s’appelle plus progrès ? Et pourquoi, d’abord, devrait-on quitter notre confortable posture doloriste et défaitiste qui justifie de ne pas agir ?

Au mieux, la rengaine paranoïde des résistants a-t-elle encore une aura héroïque, et la colère des indignés au cœur noble se fait-elle entendre. Les alertes des derniers jusqu’au-boutistes souhaitant un monde plus juste, plus ouvert, plus respectueux font la une des médias de masse, lorsque les abus de la surveillance électronique ont franchi les bornes et trouvé un nouveau sauveur à sacrifier. Envers eux tous, la tolérance a changé de camp. Elle a cessé d’être cette belle acceptation de l’altérité pour ne désigner que la crispation devant ce qu’il nous faut tout de même accepter, par défaut et non engagement. De là à dire que ce serait tellement mieux si tout pouvait correspondre à nos rêves d’ordre et de paix, certes au prix de quelques sacrifices démocratiques, de renoncements civiques. Une concorde qui rimerait avec apathie, boulimie et lâcheté ? Mais la paix, à la fin ! Laissez-nous tranquille avec toutes vos questions…

Résolution positive, évolution constructive, quand viendras-tu nous ravir, nous emporter de l’autre côté du miroir ?

Et bien, maintenant ! Il n’y a qu’à prendre l’ascenseur qui n’est plus social, mais existentiel, expérientiel, émotionnel et cognitif. En régime digital, que d’autres qualifient de révolution numérique, les rouages ne sont plus les engrenages mécaniques, mais des lignes de codes qui nous tirent de la fange vers d’autres cieux. Le moteur n’en est plus électrique, mais de recherche. Les filins d’acier ont laissé place aux fibres de verre tissant leurs toiles multidimensionnelles.

Les étages et sous-sols à visiter sont indénombrables, essentiellement rangés en trois grands domaines jusqu’alors indicibles, que les cultures séculaires avaient mis en coupe réglée, soucieuses de conserver le contrôle des peurs et frustrations, de maintenir les énergies en tension, de faire chanter les rêves comme on rançonne les innocents.

D’une part, le Jeu est sorti de son lit ! Il inonde selon les esprits chagrins, irrigue selon les plus optimistes, les fertiles territoires de notre imagination. S’il fut sacralisé en France par Roger Caillois dans son ouvrage Les jeux et les hommes 1, qui souhaitait le préserver de toute instrumentalisation et le maintenir en son pur royaume, le Jeu bat de plus en plus la chamade. Jeux vidéo, réseaux socioludiques, mini-énigmes, puzzles en ligne, univers persistants amusants captivent ou envoient au tapis les moins pulsionnels d’entre nous, met en responsabilité les plus irresponsables, rend possible les erreurs, les essais, les envies, les situations les plus réalistes ou fantaisistes devenues enfin jouables et rejouables grâce à la simulation interactive !

De son côté, l’érotisme, que certains requalifieront de sexe sous couvert d’appeler un chat un chat, alors que d’autres ne pourront évoquer que l’amour, sort des placards, des enfers, des recoins, des pulsions refoulées, pour prendre toutes les directions et désigner tous les cadrans que la rose du plaisir et des envies ouvre en cercles concentriques ! Par la relation de charme ou de rencontre sentimentale, par l’obscénité ou la créativité pornographique, par les médias en tout genre, ce désir qui mène à la jouissance devient tangible et palpitant. Orgasme célébré ou maudit, qui rend vivant celui qu’il secoue de spasmes, quand tu investis les ordinateurs, peu de censures te résistent et encore moins les verrous de nos conceptions surannées.

Enfin, l’humour, ce mystère dont la révélation résonne comme un tonnerre en rires dithyrambiques, vient se répandre sous toutes ces formes à travers les écrans et les connexions. Il se fait acide corrosif ou miel pacificateur, et ennemi radical pour les plus endoctrinés. Grâce aux vidéos amusantes, aux photos improbables, aux artistes auto-produits, aux mots d’esprit spirituels, aux paradoxes de la connaissance, de l’histoire et autres cas particuliers du genre comique, il devient aisé de s’esclaffer, ou faire revenir aux lèvres ce sourire franc ou gêné, indice d’un éveil intérieur et d’une nouvelle intelligence du monde.

Aujourd’hui plus que jamais, ces trois fontaines dispensent leurs bienfaits, à l’excès pour beaucoup, à juste titre pour les plus assoiffés. Elles instituent, petit à petit, la joie comme émotion centrale et motrice d’un partage et d’un épanouissement existentiel. Autant de plaisirs, non plus seulement hédonistes car tournés vers la seule satisfaction, mais davantage créatifs, inventifs, jouissifs et profondément organiques et humains.

Incontestablement, depuis l’avènement de l’âge digital, est intervenue la libération de ces trois champs en pleine expansion grâce aux médias interactifs, qu’ils s’agissent des hypermédias (sites web, réseaux socio-numériques, base de données) ou des cybermédias (jeux vidéo, réalités virtuelles). Ils permettent d’oser, d’essayer, d’explorer ses délires ludiques, ses envies intimes, ses hilarités et gaités sans craindre le jugement, l’échec, la honte, la stigmatisation.

Et si s’enjouer avec le jeu, l’érotisme et l’humour, c’était redécouvrir les positivités intrinsèques de nos individualités multiples, pour les en nourrir avec gourmandise et sérénité. Et s’il nous restait à n’être que des militants de la joie. Et si nous décidions de faire l’hypothèse vitale que les déserts et misères avancent, enfin les rares oasis ludiques, érotiques et euphoriques n’en deviennent que plus évidents, réconfortants et partageables…

Pourvu qu’ils ne soient pas de simples mirages de nos fièvres intérieures, et que l’on sache les habiter avec grâce et félicité.

Étienne Armand Amato
  1. Roger Caillois, Les jeux et les hommes, Paris, 1958 / Edition revue et augmentée éditée chez Gallimard en 1992. []

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