« Juliette Bravo »

L’alarme le surprit alors qu’il allait s’installer dans cette somnolence tranquille mais vigilante, bercée par le chuintement léger de l’appareil, et qui pouvait se muer en moins d’une seconde en une posture d’éveil d’une totale efficacité. Depuis longtemps, il avait mis au point cette contenance personnelle qui lui permettait tout à la fois de se reposer sans jamais mettre en défaut son attention. Ils avaient quitté l’aéroport de Narita près de Tokyo sur son « Juliette Bravo », il y avait maintenant un peu plus de deux heures, survolé la Chine, et ils commençaient à pénétrer dans la zone aérienne russe à la verticale de la ville d’Amazar en Sibérie dont il venait de cliquer la balise.

Le Badin indiquait un léger décalage par rapport à la vitesse optimale autour de Mach 0,84 pour une altitude de croisière de 10700 mètres, sans doute lié à un très fort vent d’Est calculé à environ 120 kms/heure. Cet incident avait provoqué le déclenchement de l’alarme alors que le pilote automatique n’avait apparemment pas corrigé cette légère dérivation, ce qu’il n’arrivait pas à expliquer. Prudent, Robert décida de désactiver les calculateurs de base de l’aérodynamisme de l’A380 en déclenchant le système Buss et donc le passage en « alternate », c’est-à-dire en semi manuel, puis consulta la navigation russe pour monter en altitude afin d’éviter les vents trop forts et corriger donc la vitesse. Il obtint l’accord de la tour d’Amazar pour voler à 11000 mètres jusqu’à la verticale de Tupik. Il put ainsi rétablir sans problème le rapport parfait entre l’angle d’incidence, la vitesse et l’altitude et, en attendant la balise de Tupik pour passer à nouveau en automatique, il se cala dans sa semi-torpeur éveillée…

Cet incident lui remit en tête le souvenir des deux récents problèmes avec des avions Airbus, celui d’Eva Air qui avait été sauvé in extremis par le système Buss et le vol Rio-Paris d’Air France qui avait par contre disparu en mer. C’est bien pour cela qu’il n’a voulu prendre aucun risque car, dans ces deux mémorables exemples pour tous les pilotes, il s’agissait d’une difficulté réelle de communication entre l’informatique de bord très sophistiquée sur ce type d’appareil qui s’appuie sur un principe d’ordre culturel très arrêté. Pour Airbus, l’informatique doit garder le dernier mot par rapport au pilote, ce qui est vrai aussi de l’aéronautique russe, alors que c’est tout le contraire pour les américains qui laissent la décision ultime au pilote. Rappelons à cet égard que Neil Armstrong n’aurait jamais pu poser le module lunaire Eagle, dont certains éléments sont tombés en panne au dernier moment, s’il n’avait pas pris, au dernier moment, les commandes manuelles de l’engin et corrigé ainsi la trajectoire. Ces deux modes de pensée presque contradictoires, qui se vérifient chaque jour dans le cockpit des avions de Boeing et d’Airbus, témoignent aussi de la place accordée à l’informatique dans ce que l’on pourrait appeler le rapport au monde, voire au cosmos dans son ensemble. D’un côté, il y a l’idée, positiviste, que l’état des dispositifs scientifiques permet, en quelque sorte, d’absorber le réel dans une gigantesque géométrie mimétique du monde à laquelle l’homme appartient comme l’un de ses éléments, mais dont il est exclu car jugé peu fiable à l’aune de ces outils (si l’on en croit les statistiques des accidents aériens). De l’autre côté, il existe une extension infinie des possibilités offertes à l’être humain par l’informatique mais toujours conçue à partir de l’être humain lui-même.

Il en vint à penser à ses années d’enfance de fils et petit-fils de cheminot, quand il habitait dans les logements de la SNCF qui donnaient sur les voies juste derrière la Gare du Nord. Sa vocation était née là, dans une histoire personnelle magnifiée par l’interprétation magistrale de Jean Gabin dans La bête humaine qui disait si bien l’amour du mécanicien pour sa Lison ; cette locomotive qui faisait corps avec lui et qu’il habitait comme on endosse un scaphandre, lui offrant ainsi une extraordinaire démultiplication de sa » prise » sur le monde.

C’est bien cela qu’il recherchait également en voulant devenir pilote, une extension presque illimitée de soi, une puissance élargie à toutes les forces de la machine, ce qu’il ressentait intensément à chaque fois qu’il s’installait aux commandes de son avion, qu’il  s’ancrait véritablement dans son fauteuil pour être bien sûr qu’il pouvait, d’un seul regard, visionner tous ses cadrans, tout en ayant accès aux différents organes de commande. Il pensa à son père qui lui disait que les enfants inuit maîtrisaient l’usage de leur kayak dès l’âge de 5 ans, comme une seconde peau qui leur donnait une pleine liberté dans leur monde…

Pierre, le copilote, lui passa un bout de papier sur lequel il avait griffonné les résultats du premier tour des élections présidentielles obtenu par la BLU, Macron et Le Pen challengers, Fillion et Mélenchon éliminés… Un signal ! La tour de Tupik venait de donner son accord pour la descente de 300 mètres à l’altitude normale. Il cliqua sur la balise et, pensant aux élections, s’engouffra dans des souvenirs anciens de son frère, militant trotskyste très convaincu et actif, devenu depuis lors un grand spécialiste de la robotique, de l’intelligence artificielle et de l’architecture des systèmes au CNRS à Toulouse. Il le trouvait à la fois fou et génial dans sa capacité à tout mettre en boite, à tout ranger dans une vaste combinaison de raisonnements où chaque événement trouvait nécessairement sa place. Comme ces gens qui tiennent un discours explicatif sur un sujet ou un autre, dont la parole est une sorte de mécanisme bien huilé qui, en quelque sorte, précède la pensée et avancent à la façon des moissonneuses batteuses, nettoyant le terrain et faisant place nette. La candidate de l’extrême gauche aux élections présidentielles dans ses interventions à la télévision en constituait un exemple saisissant ! Au fond, curieusement, tout cela lui rappelait le principe de légitimité de la monarchie française où l’autorité du roi s’exerçait au nom d’une vérité de droit divin établie une fois pour toutes et qu’il suffisait de savoir transcrire ou transmettre comme tel. Mais c’est bien la même chose pour les systèmes informatiques qui reconstituent le point de vue de Sirius comme fondement du réel, et ceux qui en ont la clef sont les nouveaux souverains. Le système, c’est-à-dire le réel résumé à sa capture informatique. De même, on a vu émerger Place de la République, au cours des soirées de la Nuit Debout, de nouveaux Savonarole, se réclamant avec une sorte de fatalisme mêlé d’humilité feinte, d’une analyse économique et philosophique définitive de notre société nous renvoyant, sans autre forme de procès, au choix d’une réforme sociale absolue et ce d’autant plus que toute vérité définitive du Monde l’induit par définition. Non pas ici au nom de Dieu, mais au nom de la Raison ou de la Science, ce qui revient strictement au même tant qu’il s’agit d’absolu, la capture informatique du réel, confondu alors avec ce réel, en constituant une autre application. Il se souvint à ce moment-là de la conversation passionnée avec son fils cadet qui croyait dur comme fer qu’il suffisait en définitive, puisque tout est système, de voter pour un autre système et donc pour une société non capitaliste pour alors changer de société parce que l’on change de système de représentation, Dieu, la Science ou les Réseaux. Une grande partie des débats actuels s’appuyaient cyniquement ou pas sur cette imposture !

Les lignes rougeoyantes et violacées qui ourlaient l’horizon gonflé de nuages annonçaient la levée du jour et il ne se lassait jamais d’admirer avec beaucoup d’émotion cette image des premiers matins du matin du Monde telle qu’on peut l’imaginer dans un avion. Il savait trop bien que les meilleurs pilotes sont des Icare, sont toujours des poètes qui ont beau être plongés dans des univers technologiques quelquefois rébarbatifs, n’en cessent pas moins de s’émerveiller de la beauté du Monde qu’il leur est donné de voir ainsi. Il s’agit là, avant tout, d’une véritable expérience poétique constamment renouvelée, et il pensa au texte de Philippe Sollers, lu avant son départ, sur le Leiris surréaliste, citant Jacques Baron son complice de l’époque : « Il y quelque chose qui unit les gens, une question de chair, de peau (affinités électives si l’on veut), qui dépasse l’idéologie. »

Trop d’idéologies, de faux semblants, de discours définitifs nous amènent peut-être, espérons-le, à un véritable ras le bol, au besoin impérieux d’une créativité qui se nourrit aux sources de la poésie, c’est-à-dire de l’espoir envers et contre tout de rester humain et non conduit vers un autre destin par un doigt dont on ne voit jamais la main et encore moins le visage. Faisons alors de l’extraordinaire puissance de l’informatique une démultiplication à l’infinie de notre être poétique !

Deux petits coups brefs puis un long, le code pour entrer dans le cockpit, Pierre ouvrit à Isabelle, la Chef de Cabine, qui leur apportait un petit café et son merveilleux sourire. Le jour nouveau découvrait peu à peu tous les instruments de bord irisant leurs contours de couleurs très acides. On survolait le sud de la Finlande. Il avait hâte maintenant d’arriver et de parler de tout cela avec son fils.

Jacques Lombard

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