L’autre dans le miroir, c’est moi

Sans empathie, le visiteur passe devant l’oeuvre d’art sans rien voir ni entendre : il n’est ni à l’écoute de soi, ni à l’écoute de l’autre. Il sera indifférent aux taches de couleurs face à lui, comme aux sons qui emplissent l’espace, et n’y verra peut-être que papier peint, plantes d’appartement ou musique d’ascenseur. L’art numérique n’a aucune raison de déroger à cette règle..
Mais cet art introduit une nouvelle donnée : la possibilité pour le voyeur de devenir acteur de l’oeuvre exposée. L’utilisation des langages de programmation et de l’ordinateur ont permis de créer des univers qui réagissent à la présence et au comportement des visiteurs. Cette transformation de l’oeuvre en fait une expérience personnelle et unique pour chaque visiteur.. Un mouvement de lui et c’est un visage dans l’image qui tourne son regard vers lui ; une parole qui s’échappe de sa bouche et elle est intégrée à une composition musicale.
Personnellement, j’ai toujours aimé les oeuvres d’art numérique pour cette capacité à inclure le visiteur dans l’oeuvre et à le lui faire savoir sous différentes formes et dans l’immédiateté du temps réel. C’est bien là, me semble-t-il, la nouveauté absolue et moderne du numérique. Il y a beaucoup de débats entre artistes pour savoir s’il est important, ou pas, que le visiteur voit que sa présence active a une action sur l’oeuvre. Ces débats tournent notamment autour de l’idée de la preuve : faut-il bien prouver immédiatement au visiteur qu’il agit sur l’oeuvre ? l’oeuvre ne se suffit-elle pas à elle- même ? pourquoi ne pas utiliser les données extérieures sans que le visiteur le sache ?
J’ai choisi très tôt de répondre à ces questions en intégrant l’image du visiteur dans l’image et ainsi en lui fournissant sa preuve : il est là, c’est bien lui. Il s’y retrouve comme dans un miroir, mais un miroir un peu particulier : pas le miroir matinal et quotidien, ni le miroir déformant des fêtes foraines, mais plutôt celui d’“Alice au pays des merveilles”.
Il intègre un univers dont il ne connaît pas les règles et dérèglements. Cet univers le reconnaît, lui, en tant que visiteur et le lui fait savoir. Il est reconnu, et il est reconnu au milieu des autres : individu au sein de la collectivité. Voilà qui crée une situation extrêmement intéressante et troublante pour le visiteur : il voit une oeuvre d’art, dans laquelle il apparaît, dans laquelle il peut agir et cette oeuvre dialogue avec lui. Il fait partie de l’oeuvre qui est en train de dialoguer avec lui !
L’altérité en face de lui c’est donc aussi une partie de lui-même.

L’autre, dans le miroir, c’est moi aussi. L’autre, dans sa différence et son unicité, c’est moi aussi. Quoi de plus impliquant pour créer une empathie et ainsi comprendre et ressentir cet autre – moi, toi lecteur, ou tout autre – qui nous semble parfois si étranger à notre vision du monde ?

Vincent Lévy

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