L’Espace-Kairos ou l’empathie corps/bases de données

Un rattachement individualisé et pertinent s’opère désormais à l’égard de chaque parcelle du territoire, via le traitement en temps réel des profils, croisé aux données de géolocalisation. Évaluation robotisée des concordances virtuelles entre l’état de chaque individu et de chaque fragment d’urbanité. C’est une nouvelle anthropologie de l’espace qui s’instaure, se détachant des liens d’usages ancrés et persistants, pour l’exaltation d’occurrences fluides et mobiles, fondées sur la plus grande exploitation de l’occasion, faisant émerger un ESPACE KAIROS. C’est un rapport à la pérennité qui se liquéfie, au profit de tensions dynamiques toujours provisoires et sans fin relancées qui se constituent avec chacun d’entre nous, où que l’on se trouve, chez soi, dans une rue, un café, un espace commercial, un aéroport… « L’urbanité précognitive » s’offre comme une surface de virtualité infinie, découvrant un « tiers espace » structuré par le calcul algorithmique, procédé pour déduire toute conjonction opportune et ponctuelle. Une personne se situant à proximité de tel magasin de chaussures de sports, peut recevoir une alerte l’informant de promotions reliées à ses « historiques », sous la condition d’un achat à effectuer dans un futur immédiat.
L’espace anthropologique patiemment constitué au cours de l’histoire, fondé sur des usages réguliers et une intimité progressive intériorisée par l’habitude, se convertit en un espace algorithmique se dépliant en temps réel, soit une surface globale liquide se modulant en fonction de chaque profil et de corrélations situées alentour. Étendue « physico-abstraite », à la fois universellement partagée et hyper-individualisée, s’éprouvant comme un plan lisse infini, tramé pour optimiser les efforts, pour avertir d’éventuels écueils, pour orienter vers de « justes » occurrences commerciales ou relationnelles… « Architecture sensible immatérielle », générant une infinité de bulles virtuelles mouvantes enveloppant les corps, et sans fin averties à l’égard de toute pertinence potentielle. Le « corps propre », caractérisé par Merleau-Ponty comme la puissance de perception déterminant la prise de décisions, se « mû » en un CORPS PROCESSEUR émettant en quasi-permanence des informations à l’attention de serveurs, et bénéficiant en retour d’une « assistance omnisciente » – éminemment orientée.

Éric Sadin
http://www.ericsadin.org

[Extrait du livre « La Société de l’anticipation », Éditions Inculte, septembre 2011]

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