L’art causa mentale. Du visible à l’invisible et de la réalité à une réalité… autre

La confiance ne se décrète pas. Elle se trouve et s’applique peu à peu d’une façon empirique. Pour ainsi dire : de pas à pas. Il y a une sorte d’impuissance des critiques et des théoriciens à sortir de l’histoire de l’art en tant que lecture strictement esthétique — de sortir des formes, des auteurs et des styles —, pour adopter une approche novatrice devant les productions proposées par les artistes du numérique, de l’art sociologique et, plus encore, par ceux de l’esthétique de la communication. Une approche qui ne soit plus celle des « styles » mais celle des usages, des fonctions et des dispositifs. Un fonctionnalisme destiné à « comprendre » à quelles fins ces artistes ont utilisé l’animation, la participation interactive, l’appropriation des nouvelles technologies.

L’effort est louable pour certains d’avoir tenté une analyse de ces objets « informationnels » mais la plupart ont échoué, n’allant jamais au-delà d’un catalogue descriptif. Leur démarche étant impuissante à conférer à ces OVNI, l’ « intelligence » spécifique qui leur appartient, ni à tracer une ligne de cohérence entre eux. En restant calés sur les modèles obsolètes de la tradition et du marché dont ils sont prisonniers, ils sont incapables de percevoir les nouveaux modèles émergents. Prisonniers de leur propre savoir, et de l’hégémonie de la peinture et de l’œil, durant des siècles et des siècles de formatage, ils semblent comme pris de vertige devant l’absence de visuel que ces « objets » engendrent. L’absence totale d’image ou de matière tangible, comme référent indispensable à leur système de pensée, les plonge dans des états d’angoisses bien naturels. Ce qui les conduit à rejeter d’emblée, sans les considérer, ces types de pratiques artistiques, du fait qu’elles échappent à la convention des codes normatifs. Les cases où les loger n’existant pas encore pour elles dans l’histoire de l’art, elles sont tout simplement ignorées de la plupart. N’ayant plus rien où pouvoir raccrocher leur savoir, et des connaissances, dont la réactualisation présente un temps de retard sur les pratiques artistiques en cours, ils se contenteront de continuer de parler avec pertinence des locomotives à vapeur au temps du TGV… 🙂

Placés devant des pratiques dont l’hétérogénéité formelle, l‘éclatement des approches, la multiplication des points de vue, l’absence de formes constantes et de style propre, engagent naturellement leur réflexion dans une permanente perplexité, ils campent sur leur quant-à-soi. Manquant des outils intellectuels nécessaires, qui font encore défaut à une histoire de l’art en devenir pour appréhender des situations inédites, ils en sont réduits, par facilité, à rapporter toute leur attention et leur travail sur des modèles en référence à un passé révolu… Passant ainsi à côté de l’une des problématiques les plus riches et les plus passionnantes de notre temps pour l’histoire de l’art, illustrée par le binôme visibilité/invisibilité.

Pour nous, le “Grand Art” ce n’est jamais la répétition des modèles mais leur invention. Cette rupture et ces difficultés de maîtrise de notre pensée sont inhérentes aux bouleversements qui touchent tous les secteurs de la société avec les développements constants, et en progression géométrique des technologies et des savoirs scientifiques. Inhérentes à la « dématérialisation » qui frappe toutes nos activités (voir Jean-François Lyotard).

Nous constatons en effet plus d’inventions ces cinquante dernières années que dans l’histoire toute entière de l’humanité ! Le médecin, le garagiste aussi bien que l’homme politique ont dû repenser du tout au tout leur profession en rapport avec un nouvel environnement et de nouveaux outils, pourquoi en serait-il autrement pour le théoricien de l’art et les artistes eux-mêmes ? À l’histoire de l’art, et à la tentative fonctionnaliste — « tenant compte des plus récents acquis de l’histoire culturelle » ! —, il leur manque en effet quelque chose de fondamental : une vision « politique » sur l’époque. On décrit des pratiques, on relève des récurrences, on établit des connexions de tous ordres, souvent avec finesse et érudition, mais sans dégager de cohérence et de principe pertinent d’unité au sein de la profusion des éléments épars. On reste confiné dans le territoire clos de l’art comme un donné immuable, alors que le monde et ses paradigmes changent à une vitesse jamais égalée. La notion d’espace euclidien, elle-même, remise en question par l’espace perspectiviste de la Renaissance, puis par celles des successives théories de la relativité, s’enrichit aujourd’hui, avec les apports des nanotechnologies à ces domaines, d’un nouveau rapport au monde pour les individus que nous sommes. L’expérience unique vécue maintenant couramment pour chacun d’entre nous dans la communication instantanée à distance, et par conséquent d’une abolition certaine de l’espace par les usages des technologies de communication, modifie à notre insu, au plan sensible, sa perception comme celle de sa conscience. En fait, par delà les singularités de leurs œuvres, les artistes de la communication répondent aux critères “ classiques “ qui créditent d’œuvres d’art leur production (Duchamp fait, dans certaines conditions requises, d’un objet industriel, une œuvre d’art, les artistes de la communication en font de même, en sélectionnant « un objet informationnel et immatériel » correspondant à notre contexte actuel et en étroite adéquation avec lui.)

Le cyberespace, comme nouvel espace, nouveau milieu et nouvel habitat de l’Homme, conditionne nos modes de vie, nos comportements et les genres de type d’œuvres produites dans une société dite de l’information et de la communication. Bien sûr, l’espace dûment matérialisé existe encore fortement, ne serait-ce que par l’emprise de notre propre corps lui-même sur notre propre vie, et encore par beaucoup d’autres choses, qui donnent encore aux artistes l’occasion de l’exprimer. L’immatériel n’exclut nullement le réel et inversement, mais cela explique la nature hybride d’œuvres qui appartiennent désormais à ce qu’on appelle « réalité augmentée ».

Une métaphore pratique permet de comprendre ce que font les artistes de la communication. Le concept d’installation (d’objets) comme « forme » est aujourd’hui parfaitement intégré au langage de l’art contemporain. C’est l’interrelation entre ces objets qui fait sens. Pour une œuvre relevant de l’esthétique de la communication, il en est de même, sinon que le dispositif des objets utilisés (objets informationnels) ne sont pas disposés dans une salle de musée ou une galerie, mais dans un espace virtuel, abstrait et indéterminé, qui n’en est pas moins réel (le cyberespace). L’installation s’appropriant, alors, par extension, d’un nouvel espace qui prend sens au-delà de l’œil. L’art n’est-il pas en effet causa mentale avant que d’être uniquement perception ?

Fred Forest

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