L. Brin s’est suicidé, mais il n’est pas mort

L. Brin s’est suicidé, mais il n’est pas mort.

Je me souviens de sa dernière apparition publique. Comment ne pas s’en souvenir ?

Ce jour-là, la terre tremblait au Sud de San Francisco. Une espèce de secousse sismique, longue et régulière, provoquée par des millions de pieds qui frappaient le sol. Ils martelaient leur impatience, peut-être aussi leur peur. Ces gens étaient venus en masse, des quatre coins du monde, s’agglutiner dans les boulevards de San José et sur les monts de la Silicon Valley. Il y avait là quelque chose de mystique, tous ces visages, fébriles, jusqu’à l’horizon, jusqu’aux crêtes, leurs yeux rivés vers les cieux.

Une rumeur parcourut la foule, quelque chose se passait. Venus du ciel, bleu ciel, des hologrammes de toutes tailles chutaient à toute vitesse. Les plus gros s’arrêtèrent, nets, à une centaine de mètres au-dessus de la foule. Les plus petits poursuivaient comme des flocons et se calaient, en douceur, dans des paumes de mains ouvertes.

Tous reproduisaient la même scène. On savait que l’un d’entre eux n’en était pas un, qu’il était réel, mais lequel ? Personne n’y pensait vraiment, la vision était féerique, l’instant historique.

On reconnut facilement L. Brin à son énorme boîte crânienne. Si la miniaturisation avait depuis longtemps atteint le niveau nanométrique, il avait quand même fallu y caser une multitude d’antennes-relais qui en faisait l’être le plus connecté de la planète, donc le plus empathique. Il fut d’ailleurs désigné à ce titre. Seul, sur une large nacelle en verre blindé, il se tenait debout, impressionné. D’en haut, il découvrait une vue étourdissante. Il s’avança d’un pas, une clameur déferla telle une vague dans la masse grouillante. Elle retentit jusqu’au plus profond de ses tripes. C’est lui, L. Brin, qui appuierait sur le bouton : le gros champignon rouge, là, juste devant. Des gouttes perlaient sur son front. Il s’avança encore, joignit ses deux petites mains, les plaça lentement à quelques centimètres au-dessus du bouton qu’il voyait écarlate. Il resta longtemps dans cette position. La tension était palpable, le silence se fit, un silence pesant que quelques cris incontrôlés venaient parfois percer. Dans le ciel, son visage répliqué ressemblait à de grosses montgolfières, braquées sur autant de champignons atomiques. L. Brin haletait… Toute sa vie défilait dans sa tête, toutes nos vies défilaient dans nos têtes… Enfin, ses deux mains jointes s’éveillèrent et pressèrent le poussoir…

… Il ne se passa rien…

L’humanité anxieuse attendait encore, il ne se passait toujours rien… Alors, L. Brin, soulagé, prit la parole et s’exclama :

« Le mal c’est la mort, la mort est morte ! »

Chaque hologramme se fit l’écho de sa voix, et le monde exalta… C’était fait : le bouton rouge n’avait pas fonctionné, la main destructrice de l’Homme n’opérait plus… n’opérerait plus… jamais ! Désormais, tout était sous le contrôle d’une conscience bienveillante, rationnelle et toute puissante.

La foule acclamait, générant une onde douce qui provoqua une extase généralisée. C’était parfait, c’était l’union sacrée !!

Ce soir-là, L. Brin rentra chez lui, et se coucha avec le sentiment profond du devoir accompli. Il dormit longtemps. Jamais de sa longue vie, l’homme approchait le millénaire, jamais il n’avait aussi longuement dormi. Il se réveilla d’excellente humeur. Il s’agissait maintenant de profiter en toute quiétude…

Une chose pourtant le troubla au petit matin lorsque s’alluma son miroir. Il avait une bonne grosse tête, ses indicateurs énergétiques étaient bons, ses capacités de mémoire en extension raisonnable, ses processeurs dernier-cris réalisaient des prodiges, à en voir la suractivité de ses avatars sur Mars et Europe… seulement, un dossier manquait : sa conscience ! Il se regarda sous tous les angles et le miroir procédait automatiquement aux ajustements nécessaires, affichant les données complètes relatives à sa personne. Mais rien, pas de dossier « ma conscience ». L. Brin s’en amusait quand il eut l’idée d’aller vérifier dans la corbeille. Bingo ! Elle était là ! Par réflexe il tenta de restaurer le dossier, mais il reçut le message suivant : « Erreur, programme obsolète, restauration impossible ». L. Brin restait perplexe. Alors, une locution extirpée de sa puissante mémoire apparut « Homo homini lupus est1 ». Un large sourire déchira son visage et il pressa « Supprimer définitivement ».

L. Brin ne put voir que dans le miroir une main vint lui caresser la nuque, comme on caresse un animal domestique. Mais bizarrement, il songeait maintenant à ce livre ancien : « Le Horla » de Maupassant, précisément à cette phrase : « Le règne de l’Homme est fini ».

Philippe Chollet

  1. L’Homme est un loup pour l’Homme -Plaute []

Commentez cet article