La chose pond sa bile

La culpabilité ne mène nulle part, parce qu’elle est tournée vers le passé. Or, on ne saurait le changer, si ce n’est en réécrivant l’Histoire, ce dont ceux qui exercent le pouvoir ne se privent jamais1 . Hors se frapper la poitrine du poing, leur réponse est l’oubli, le travestissement et le mensonge. Ce n’est pas ainsi que l’on peut espérer changer le monde. Par contre, la responsabilité marche vers l’avenir. Elle permet d’éviter de reproduire les erreurs du passé. Il y a tant de manières de se tromper qu’il est dommage de répéter ses mauvaises manières ! L’expérience offre un champ fantastique à l’expérimental.

L’humanité a prouvé plus d’une fois que les révolutions sont produites par des hommes et des femmes, des gens simples comme vous et moi, des gens compliqués comme vous et moi, des gens complexes comme vous et moi. Les héros, les chefs, les délégués ne sont que des étendards, acteurs en mal de reconnaissance à la solde d’intérêts qui devraient être ceux de la population, mais sont trop souvent confisqués par des petits malins, trop gourmands pour être honnêtes. Le pouvoir de nos représentants est celui qu’on leur octroie. Ils ne devraient exprimer que la résultante des forces de chacune et chacun, mais hélas le pouvoir leur monte facilement à la tête, et le système les pervertit à vitesse V.

Pour que la responsabilité de chacune ou chacun s’exerce pleinement, nous devrons probablement en passer par une démocratie directe où les délégués ne seront plus des professionnels, mais de simples citoyens. Les élections, avec leurs campagnes de publicité où les promesses ne sont jamais tenues, ont montré leurs limites. Le tirage au sort a fait ses preuves, tels les jurés d’assises. Pourquoi ne pas l’appliquer à l’organisation et à la gestion de la Cité ? Que les responsables choisis ne puissent pas être reconduits, qu’ils aient des comptes à rendre de leurs actes à la fin de leur mandat, offriraient des garanties qu’aucun gouvernement n’a su protéger jusqu’ici.

Chacune et chacun, à son propre niveau, a la responsabilité d’inventer et de s’inventer, en accord avec le reste des habitants de la planète. Il faut ainsi comprendre que l’humanité ne pourra survivre en s’entredéchirant, ni en exploitant sans vergogne le reste des espèces animales et végétales. Vivre ensemble est une garantie de sa propre survie.

Enfin, il ne faut pas croire que le « bien pour tous » peut s’abstraire du « beau pour tous » comme évoqué par Nils Aziosmanoff dans son édito, toujours aussi remarquable. Ce n’est d’ailleurs ni une question de bien, ni une question de beau, mais le rapport intime que doivent entretenir théorie et pratique. Le fond et la forme sont intimement liés, s’influençant l’un l’autre. Aujourd’hui, par exemple, la plupart des films documentaires traitent d’un sujet (de préférence bien-pensant et dépressif) sans s’inventer une forme qui lui corresponde, ce ne sont que des reportages, et ce n’est pas non plus parce que la photo est belle que c’est réussi. Si les fictions soignent la technique, elles noient leur montage déjà formaté dans un flux musical redondant qui donne à toutes le même parfum. Les réalisateurs en oublient le style, un style approprié à l’objet de leur désir. La même misère s’exerce en musique, les chansons à texte occultent les recherches formelles. À ce rythme, on ne prêche que des convaincus. À imposer les réponses plutôt que susciter les questions, on gèle la pensée dans les boîtes crâniennes. Ce qui est important, ce n’est pas le message, mais le regard 2 . La culture est le parent pauvre de la politique actuelle, tous partis confondus. Constatez les choix qui sont faits lors des grands rituels médiatiques ! Alors que dire de l’art ? C’est pourtant en changeant notre manière de penser que l’on aura une chance de voir naître des idées nouvelles.

Jean-Jacques Birgé

  1. Shlomo Sand, Le crépuscule de l’Histoire, Flammarion. []
  2. Jean-Luc Godard, Une femme est une femme, disque 33T 25cm. []

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