La condition anthrobologique

C’est de l’amorce de la deuxième décennie du XXIe siècle qu’on pourra plus tard dater l’épilogue de la « Révolution numérique », entamée à l’aube des années 1980, marquée par un mouvement expansif de digitalisation d’objets industriels et de protocoles de gestion d’informations. Mouvement à propagation et à infiltration exponentielles, aujourd’hui achevé dans le miracle d’une interconnexion intégrale reliant virtuellement tout être, chose et lieu, inscrivant la « dynamique électronique » comme une strate indissociable de l’existence. L’avènement du smartphone en objet globalisé, induisant une continuité d’usage spatiotemporelle et l’accès corollaire à une infinité de services à l’attention de chaque individu, a depuis peu consacré la fin de cette « révolution », pour l’émergence d’une ANTHROBOLOGIE : nouvelle condition humaine toujours plus secondée ou redoublée par des robots intelligents. L’usage récent et tous azimuts du terme « intelligent », signale l’expansion d’un phénomène d’apparence discrète mais à la portée majeure : celui de la génération par l’esprit humain « d’elfes incorporelles » supérieurement informées, dotées de pouvoirs interprétatifs et suggestifs. Attributs accordés à la faveur de la « sophistication algorithmique » et de calculs automatisées opérés suivant des volumes et des vitesses sans commune mesure avec nos facultés d’abstraction naturelles, autorisant une supériorité cognitive désormais acquise par les agents numériques.

Les applications attestent d’une intellection artificielle contemporaine, capable de cartographier à flux tendus une infinité de situations globales ou locales, en vue d’encadrer le cours des choses, de réglementer ou de fluidifier les rapports aux autres, au commerce, à notre propre corps, concourant à ce que la marche de chaque fragment du quotidien soit configurée de façon la plus adéquate, comme indéfiniment distribuée dans l’espace et le temps par un démiurge immanent – électronique. Condition technique qui ne s’expose plus comme une sorte de prolongement du corps, mais telle une couche informationnelle imperceptible collant dans les faits et virtuellement au moindre rythme de nos vies. Profusion exponentielle (désormais étendue aux tablettes et à terme à toutes les surfaces écraniques), confirmant l’extension d’un autre schéma entretenu à la connexion, non plus établi sur le simple accès mais sur la mise à disposition d’un assistanat hautement qualifié et hyperindividualisé. Le phénomène des applications expose sensiblement le passage décisif du tangible vers l’inflation « immatérielle » de lignes de codes, témoignant de l’évanescence progressive de la réalité technique, ne perdant non pas toute consistance physique, mais se focalisant prioritairement sur le calcul complexe et les services associés, disponibles via des interfaces minimales et « empathiques ».

Protocoles indéfiniment fragmentés, appelés à repousser l’incertitude de la décision jusque-là impartie à la responsabilité humaine, pour la transférer, la déléguer peu à peu à l’intelligence fiable des processeurs. C’est cette faculté de jugement et d’initiative computationnels qui caractérise la singularité quasi futuriste de la condition actuelle et en devenir des procédés électroniques, en parties capables de se prononcer « en conscience » et à notre place. C’est l’apparition d’un couplage inédit entre organismes physiologiques et codes numériques qui se tisse, supposant une tension instable entre aptitudes et missions dévolues d’une part à l’humain et d’autre part aux machines. Notre période est pour quelque temps encore caractérisée par un équilibre incertain et flou, marqué par une forme de partage binaire, emblématique dans la récente fréquentation des flux Internet désormais opérée majoritairement par des robots électroniques autonomes. Néanmoins, un mouvement tendu vers l’accroissement continu de « l’administration » des existences et des choses par des doublures intelligentes semble inexorable. Déclaration tacite de procuration qui marque un « tournant numérico-cognitif », par l’octroi à des organes artificiels d’une licence indéfiniment extensive à orienter du haut de leur omniscience informationnelle, la marche hautement « sécurisée et optimisée » de nos destins individuels et collectifs.

Texte extrait de L’Humanité Augmentée – L’administration numérique du monde, nouvel essai d’Éric Sadin, qui sera publié aux éditions L’Échappée (en librairie à partir du 16 mai 2013).
[ericsadin.org]

Éric Sadin

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