La confiance à l’ère du numérique

Le monde est plat et il n’a plus de centre. Voyageurs immobiles, nous traversons l’horizon via nos écrans, nouveaux véhicules de la multitude connectée. En peignant sa Corbeille de pommes vue sous différents angles à la fois, Paul Cézanne exprimait déjà un monde multidimensionnel en gestation. Un siècle plus tard, la proximité numérique lui donne raison : elle diffracte l’espace et combine les perspectives. Un nouveau territoire hybride s’ouvre, à la croisée du monde physique et de la sphère virtuelle, où bientôt l’homme symbiotique sera relié au tout. Mais le foisonnement des possibles brouille les repères, estompe les traces et floute les trajectoires. En s’octroyant le don d’ubiquité, l’homme perd le sens du récit. Désorienté, il cherche à cartographier la complexité. De tout ce qui l’entoure, il extrait des données, les quantifie, les analyse et les stocke. A coup de chiffres, il veut baliser l’indicible, domestiquer le hasard et rationnaliser le chaos, afin de ranger le monde qui vient au rayon des prévisions. Il délaisse l’utopie pour la norme, qu’il revêt pieusement d’une parure de destin. Pressé par les circonstances, il délaisse la grotte de Platon pour la Babel planétaire. La réponse programmée remplace la vagabonde incertitude du connaître, le «naître avec». Car après avoir dompté l’espace, l’homme veut prendre possession du temps.

Mais le futur est un enfant du hasard, champion de l’incertain et grand maître des dés pipés. De dérobade en dérobade, il s’est même volatilisé. Car ébloui par les prouesses du progrès technologique, l’imaginaire collectif ne se projette plus. Toujours en retard d’une nouveauté, il peine à dépasser l’horizon de l’instantané. Le voici coincé dans un «aujourd’hui en mouvement», nouvel espace temps souple et granulaire, qui sacre le règne de l’instant présent. Privé d’après, l’homo numericus arpente l’enclos de l’immédiat.

Mais cet état n’est-il pas une heureuse nouvelle, le signe annonciateur d’un profond changement ? Ce règne de «l’actuel» ne nous rappelle t-il pas que chaque chose faite ici et maintenant s’inscrit dans l’inéluctable chaîne des causalités, et qu’elle est constitutive d’un futur à naître ?

 C’est peut être à cette «urgence de vie» là que, plus que d’autres, les artistes du numérique ont su nous préparer. En dotant l’œuvre de capacités de voir, d’entendre, de ressentir et de s’exprimer, ils en font non seulement l’immanent miroir de notre humanité, mais un alter égo vivant qui transcende notre relation au monde. Car voici qu’il convoque notre propre créativité par l’expérience d’un état «d’être en mouvement» qui se joue ici et maintenant. Nous voici embarqués dans l’exploration de rivages intérieurs, ces facettes de la personnalité qui, pour Bouddha, ne créent pas des «je» mais des «nous uniques».

En stimulant notre présence aux réalités du monde par l’exercice de la relation, l’art numérique éveille notre capacité d’empathie. Ce faisant, il nous apprend à cheminer avec le hasard et à danser avec l’incertain. Il nous enseigne que la confiance, le «croire ensemble», nait de l’altérité. Il nous engage vers un apprentissage de nous-même qui, bien plus fécond que la recherche de futurs prêts à consommer, inscrit notre singularité dans une vision symphonique du monde.

Nils Aziosmanoff

There are 4 comments

  1. Fred

    La grotte de Platon n’est-elle pas justement le symbole de l’ère numérique ou l’illusion d’une communication l’emporte sur la communication directe. Quitter la caverne , ce mettre actuellement en marge, c’est probablement quitter les chimères d’un pseudo-Babel où les multiples langages sont uniformisés pour se réduire au simple vocabulaire commercial.
    La relation dont il est ici question n’est-elle pas l’arbre qui cache la forêt?
    Les plus grandes réussites en matière d’ère numérique ne sont-elles pas perverties par les mêmes qui pensent que la guerre apporte le progrès technique ou que le commerce est la base de la communication humaine.
    Je ne veux pas ici invoquer impunément Karl Marx mais indéniablement, il avait compris bien avant l’ère numérique que le passé définit le socle de notre présent et donc que notre immédiat « ici et maintenant » changera notre futur.

    Peut-être l’art peut-il tenter (difficilement) d’échapper à cela. Ce serait nouveau

    Joli texte par ailleurs, Nils Aziosmanoff

  2. fred

    En complément de ce que j’ai écrit plus haut, je dirais que le Babel du numérique n’atteint aucun absolu mais qu’il n’a que l’illusion de l’élévation.
    Pensez-vous que les hommes se dirigent vers Babel sans être guidés. Et donc que ce Babel n’est autre que Babylone sans possibilité de se comprendre?

    1. Nils

      Merci pour votre commentaire. La Babel numérique est peut être une des solutions pour permettre à l’humain de se hisser au rang d’une nouvelle espèce (l’homme symbiotique, mi homme mi machine, presque dieu) capable de vivre en harmonie avec son monde et de partir à la découverte de l’univers ?…

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