La confiance numérique : utopie ou réalité ?

Pour les spécialistes de la sécurité informatique, la confiance serait avant tout affaire de systèmes de cryptage des transactions et des comptes utilisateurs. Cette vision est réductrice voire erronée, tant la confiance est avant tout une relation duale, qui concerne des individus et non des interactions avec une machine.

En une décennie, la confiance est devenue la grande affaire des e-commerçants et des opérateurs de réseaux sociaux, qui se targuent de promouvoir des relations à la fois sécurisées et de qualité. Selon eux, accorder sa confiance n’a jamais été aussi facile puisque vous pouvez  consulter le profil de votre interlocuteur en quelques clics et voir ainsi si vous avez affaire à un vendeur fiable sur eBay, si un investisseur est qualifié de requin sur TheFunded.com ou si un professionnel bénéficie de nombreux contacts communs voire de recommandations sur Linkedin ou Viadeo.

Les ressorts de la confiance s’appuient en effet partiellement sur le phénomène de transitivité selon lequel les amis de mes amis seraient mes amis… surtout s’ils disposent d’un compte sur Facebook. Cette assertion, qui connaît de nombreuses exceptions dans la vie réelle, est encore plus spécieuse dans le monde des réseaux sociaux professionnels ou privés, dont beaucoup de membres donnent d’eux un profil enjolivé voire carrément mensonger.

Les nouvelles formes d’échanges virtuels reposant sur des recommandations et sur une forme de proximité géographique ou sociale continuent néanmoins de se développer. À une époque où tout s’accélère, l’évaluation de la fiabilité d’autrui doit en effet pouvoir s’effectuer en quelques clics. C’est en quelque sorte la version postmoderne du serpent Kaa, le python hypnotiseur du Livre de la Jungle…

La réalité est heureusement plus complexe et la confiance ne saurait se réduire à un graphe réputationnel esquissé par les membres d’un réseau social. La confiance est à la fois relative à un objet spécifique et à une personne donnée. Avec la fougue du jeune thésard, je m’étais naguère élevé contre l’assertion d’Oliver Williamson, une icône anglo-saxonne des sciences économiques, qui avait affirmé que la confiance avait au mieux sa place dans les relations amicales ou amoureuses mais, que dans les monde des affaires, elle ne faisait que « troubler les eaux claires du calcul » [« I submit that calculativeness is determinative throughout and that invoking trust only muddies the (clear) waters of calculativeness »]. J’avais du mal à accepter cette assertion, qui reposait sur une vision par trop utilitariste des relations économiques même si, dans un registre connexe, je concevais plus aisément l’aphorisme attribué à Al Capone, selon qui « on obtient beaucoup plus avec un mot gentil et un flingue qu’avec un flingue tout seul » [« You can always get more with a gun and a smile than with a gun alone »]. S’il est possible d’analyser les relations humaines à l’aune d’un subtil dosage de mécanismes d’intérêt, de pouvoir et de confiance, il me semblait en revanche difficile d’évacuer entièrement cette dernière du triptyque « price, authority and trust » présenté par les sociologues David Lewis et Andrew Weigert.

Pour démontrer que même en matière commerciale et financière la confiance n’était pas réductible à des considérations utilitaristes, l’ironie veut que je m’étais moi-même employé à la mesurer, contribuant à cultiver l’aporie de la dialectique de la confiance et de l’intérêt.

Ces travaux ont été effectués avant l’avènement des réseaux sociaux, que j’ai toujours considérés avec suspicion, même si j’en suis un utilisateur occasionnel. Se passer des bienfaits du numérique serait aussi contreproductif que de ne jurer que par ce médium.

La confiance, prise au sens d’anticipation favorable accompagnée d’un risque assumé, ne saurait être réduite au strict calcul du risque et des gains potentiels afférents à une relation donnée. Une telle réduction serait d’autant plus hasardeuse que la confiance se fonde à la fois sur une dimension morale –la nature des intentions– et sur une dimension technique –la compétence–. Enfin et surtout, la confiance ne saurait être « mise en équation » du fait d’une autre dimension, par essence irréductible : le libre choix. Un investisseur pourra ainsi, en dépit de caractéristiques objectivement risquées, choisir d’accorder ou de maintenir sa confiance à un entrepreneur, tout simplement parce qu’il sera persuadé que ce dernier voudra et saura tout mettre en œuvre pour mener à bien son projet.

J’ai eu l’occasion de côtoyer pendant une décennie le dirigeant-fondateur et les investisseurs de Xiring, une entreprise devenue en dix ans un leader européen en matière d’édition de solutions de sécurité pour les transactions électroniques. La représentante d’un des tout premiers actionnaires financiers de l’entreprise m’a un jour confié qu’elle avait choisi d’investir car l’entrepreneur lui avait présenté de manière très transparente la situation de l’entreprise : non seulement des perspectives très prometteuses, mais également l’ensemble des risques technologiques et commerciaux… risques dont elle était au demeurant parfaitement consciente. Une telle transparence était un gage de confiance et la suite a montré que celle-ci était justifiée. Le dirigeant de Xiring avait compris que, pour bâtir des relations durables, il valait mieux ne pas chercher à enjoliver une réalité où les opportunités s’accompagnaient nécessairement de risques significatifs.

Pour revenir à nos considérations réticulaires, un fonctionnement en réseau contribue assurément à faciliter des relations de confiance mais le « dernier mètre » demeure avant tout une affaire de choix individuel, ce qui explique au demeurant que, lorsque notre confiance est abusée, on le vit comme une trahison et on se place de facto dans un registre plus émotionnel que rationnel.

Par-delà les cas particuliers, notre propension à faire confiance ou à nous méfier quasi systématiquement d’autrui est non seulement un reflet de notre libre-arbitre mais constitue également un excellent baromètre de nos névroses. On prête à Léonard de Vinci l’aphorisme selon lequel « l’expérience prouve que celui qui n’a jamais confiance en personne ne sera jamais déçu »… Une telle citation de la part d’un aussi grand savant laisse aussi songeur que les propos d’Oliver Williamson.

Autant une confiance aveugle accordée en presque toutes circonstances expose à de grandes déconvenues, autant ne jamais l’accorder confine nécessairement à une existence d’ermite. La sagesse populaire postule que « confiance est mère de dépit, méfiance est mère de sûreté », mais le risque est consubstantiel à l’existence même…

Ce qui est fascinant avec la notion de confiance, c’est qu’elle « oblige » en principe son récipiendaire à se montrer digne de confiance. On se trouve donc dans le registre du don et du contre-don, cher aux sociologues de l’école de Marcel Mauss… mais en principe seulement car, comme le rappelle Nietzsche : « les gens qui nous donnent leur pleine confiance croient par là avoir un droit sur la nôtre. C’est une erreur de raisonnement ; des dons ne sauraient donner un droit ». L’aphorisme de Joseph Joubert selon qui « on peut, à force de confiance, mettre quelqu’un dans l’impossibilité de nous tromper » est donc aussi contestable que la posture idéologique d’Oliver Williamson et des tenants de l’économie des coûts de transaction.

Je m’amuse toujours beaucoup à la lecture des tentatives de mesure de la fiabilité d’une personne donnée, à travers divers indices et scores réputationnels qui nous renvoient aux affres des classements scolaires. La logique sous-jacente oscille entre le proverbe allemand « Vertrauen ist gut, Kontrolle ist besser » [« La confiance c’est bien, le contrôle c’est mieux »] et le proverbe russe « Fais confiance, mais vérifie ! ».

Pour conclure, on voit que la confiance constitue un sujet inépuisable et éminemment spéculaire : se prononcer sur la confiance nous amène nécessairement à livrer une partie de nous-même. C’est également une invitation au syncrétisme, puisque rares sont les sujets dont le traitement amène à évoquer à la fois Nietzsche, Al Capone, Marcel Mauss, Oliver Williamson et Léonard de Vinci !

Étienne Krieger

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