La confiance

Tout commence avec l’histoire de Nathanaël, hanté par la mort de son père alors qu’il était encore enfant. Bien plus tard, il fait la connaissance d’Olympia dont il tombe éperdument amoureux, mais il croit reconnaître le meurtrier de son père en la personne de Coppola, le protecteur d’Olympia. Il découvre alors qu’Olympia est un automate qui a été façonné par Coppola mais il ne peut pour autant se détacher de cet androïde malgré l’aide de sa fiancée Clara. Puis, il sombre dans la folie et se tue en tombant du clocher d’une église. Histoire que nous devons à E. Hoffmann, dans l ‘un de ses contes nocturnes, « L’Homme au sable ».

Ce récit fantastique illustre magnifiquement les aléas du dialogue de l’Homme avec la machine, du dialogue difficile de l’Homme avec les « êtres » qu’il crée à son image quand il pense qu’ils vont lui échapper. Dialogue engagé par Hal, l’ordinateur central qui gère toutes les fonctions du vaisseau spatial dans le film « 2001, Odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick quand Hal décide d’agir de son propre chef, de ne plus obéir aux consignes de Dave, le commandant du bâtiment. Dialogue devenu impossible dans le film « Matrix » de Andy et Larry Wachowski où Thomas Anderson, héros du monde du « hacking » entrevoit, grâce à son ordinateur, qu’il vit en fait dans un monde totalement virtuel placé sous le contrôle des Machines qui « élèvent » les humains pour produire l’énergie indispensable à leur survie. Cet univers instrumental est absolument inaccessible aux êtres humains qui n’en ont dans le même temps aucune conscience. Pourtant, il reste quelques rebelles cachés sous Terre, dans la ville de Sion qui vont tenter de sauver l’humanité !

Toutes ces fictions s’appuient sur le développement des recherches concernant le domaine de l’intelligence artificielle dont Olympia, l’automate, représente l’une des étapes archaïques si l’on ne veut pas remonter jusqu’à l’Égypte ou la Grèce de l’Antiquité. Domaine fondé sur l’idée d’une simulation artificielle des comportements intelligents dans tous les champs de l’activité humaine aboutissant à la mise au point de systèmes experts propres à remplacer peu à peu le génie des Hommes et favorisant les rêveries les plus débridées sur la fabrication d’un monde totalement « automatisé ». Rêverie qui sous-tend également une vision très contemporaine d’une transparence globale du monde à lui-même exploitée dans le phantasme du « tout voir tout montrer » où les systèmes experts rejoignent la télé réalité. Rêverie, enfin, d’une mise en mémoire du génome proprement numérisé de chaque personne, clonage informatique et clef USB pour l’accès à l’immortalité, dernier avatar de la course effrénée à la consommation comme l’a si bien développé Michel Houellebecq.

Il est vrai que les avancées technologiques ininterrompues dans le traitement de l’information qu’il s’agisse de la recueillir, de la mémoriser ou de la diffuser provoquent un développement exponentiel des données disponibles qui conduit en retour à la nécessité financière et industrielle de nouvelles innovations technologiques. C’est là une gigantesque vis d’Archimède à laquelle nous ne pouvons plus échapper et dont les évènements récents concernant l’association WikiLeaks représentent une illustration intéressante.

Cette course effrénée à l’innovation nourrit des débats théoriques passionnés et houleux autour du phantasme d’une appropriation globale du réel dans des équations informatiques. Débats qui butent naturellement sur la nature des éléments qui nourrissent ces algorithmes envahisseurs. Car ils restent des symboles seulement recevables dans les dispositifs de la logique formelle même s’il s’agit de procédures autorisant des régulations cybernétiques. Aujourd’hui, la volonté affirmée des chercheurs d’aboutir dans la reproduction des comportements intelligents amène les investigations au niveau du domaine quantique où peut s’imaginer une tentative de décalque des relations synaptiques dans le cerveau. La boucle serait alors bouclée et « l’immortalité » en vente dans les rayons informatiques de nos grandes surfaces.

Pourtant, à ma connaissance, aucun de ces systèmes simulés, de ces systèmes dits experts n’a pu encore reproduire la dynamique propre du « vivant », naviguant constamment entre l’apprentissage et l’homéostasie et qui, de la cellule la plus simple, jusqu’à la « plasticité cérébrale » n’existe qu’en se transformant par rapport à une altérité, par rapport à ce qui lui est différent, par rapport à son environnement.

Peut être la question niche là, entre le mouvement irrépressible de la gigantesque population des acteurs biologiques qui assure la vie par son mouvement même et ce que nous sommes capables d’en comprendre et d’en dire, à travers la volonté humaine et irrésistible de la Connaissance, qui est entièrement partie prenante du mouvement de la vie sans pouvoir jamais pourtant s’en dégager.

Alors, on pourrait dire, que la confiance est bien dans le giron des imaginaires partagés, dans la coagulation des possibles, dans le meilleur de la relation aux autres où nous sommes tout à la fois nous-mêmes et déjà changés par ce que nous découvrons, dans la chance, que nous donnons chaque jour à la vie par la passion, la foi, la conviction, la détermination et l’amour… Et là, j’ai bien envie de dire évoquant une image enfantine, avec dans le trois-mâts « La confiance », commandé, par le vaillant capitaine Surcouf qui s’élance à l’assaut  du navire anglais le « Kent », cinq fois plus gros que lui, dans le Golfe du Bengale, à l’aube du 7 octobre 1800.

 Jacques Lombard

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