La galaxie des talents

Non content d’arpenter les confins de la planète et de notre système solaire, l’homme entreprend d’explorer chaque jour davantage son espace intérieur. D’un point de vue topologique, c’est autrement plus complexe que de cingler vers l’Amérique ou vers les pôles. Homère nous a montré que certaines odyssées avaient le mérite de nous révéler à nous-mêmes, même si cette quête a éloigné Ulysse d’Ithaque pendant près de vingt ans.

On sait de plus en plus précisément localiser le théâtre de nos émotions dans diverses zones de notre cerveau mais les ressorts de notre créativité demeurent à bien des égards un mystère. Deepak Kaura, un éminent radiologue passionné d’innovation, effectue à ce sujet les distinctions suivantes :

  • L’imagination consiste à se figurer, par exemple simplement en fermant les yeux, un singe perché sur notre épaule, coiffé d’un chapeau rouge et faisant tinter une cloche.
  • La créativité permet de représenter ce singe au moyen d’un dessin, d’une sculpture ou de toute autre forme de représentation.
  • L’innovation consiste pour sa part à résoudre des problèmes : il s’agit alors de créativité appliquée à un besoin non encore satisfait.

A l’issue de son exposé, quelle ne fut pas la surprise du Dr. Kaura de voir un participant lui tendre une feuille de papier sur laquelle était dessiné notre sémillant radiologue accompagné d’un singe tintinnabulant coiffé d’un chapeau rouge…

Il existe cependant plusieurs degrés de créativité. Un amateur éclairé ou un artisan n’a pas nécessairement le même talent qu’un artiste, a fortiori lorsque ce dernier se double d’un génie. Les pratiques culturelles amateurs nous permettent de saisir la complexité du processus créatif et la distance incommensurable qui nous sépare généralement d’un artiste confirmé.

Il y a près de dix ans, j’ai eu le privilège de côtoyer Claude Lemesle, un magicien du verbe pétri d’humour et d’humanisme. Claude a écrit plus de 3000 chansons pour des interprètes aussi divers qu’Isabelle Aubret, Gilbert Bécaud, Michel Fugain, Joe Dassin, Michel Sardou et Serge Reggiani. Elu à deux reprises à la présidence de la SACEM, il anime des ateliers d’écriture de chansons qui permettent de rencontrer de nombreux auteurs, compositeurs, interprètes et même des scénaristes, des éditeurs et des producteurs qui témoignent de la vitalité de l’industrie culturelle française.

J’ai participé à plusieurs de ces « ateliers Lemesle » et j’en conserve un souvenir impérissable. Nous partions généralement d’un thème proposé par notre facétieux professeur. En fouillant les tréfonds de mon ordinateur, j’en ai retrouvé d’aussi intrigants qu’intemporels :

  • « Carrément rond ».
  • « La face cachée de l’absence ».
  • « Si Mozart avait eu son bac ».
  • « L’extraordinaire banalité ».
  • « Une rose ou un souci ».
  • « Mémoires d’un oreiller ».
  • « Fait divers en janvier ».
  • « Lettre au facteur ».

Là où la quasi-totalité des participants peinait à trouver une accroche et raconter une histoire propre à s’affranchir des lois de la gravitation, ceux qui avaient le privilège de faire partie du groupe travaillant avec Claude Lemesle n’avaient qu’à se transformer en greffiers des fulgurances de notre hôte. Celui-ci créait en effet avec une aisance déconcertante des textes extraordinaires de finesse et d’humour.

Depuis lors, j’écoute plus attentivement les chansons à texte. Celles-ci me ramènent immanquablement à ces ateliers d’écriture organisée par notre généreux génie.

En matière d’art comme de science, la création est souvent un processus collectif et une même œuvre peut connaître des fortunes diverses. C’est le cas de « Et si tu n’existais pas », une chanson écrite en 1975 par Claude Lemesle et Pierre Delanoé pour Joe Dassin. Cette chanson a connu de nombreux interprètes, dont récemment le très francophile Iggy Pop.

(…)

Et si tu n’existais pas,
Je crois que je l’aurais trouvé,
Le secret de la vie, le pourquoi,
Simplement pour te créer
Et pour te regarder.

Dans la lignée d’Homère, des auteurs comme Claude Lemesle sont les aèdes des temps modernes.

Les outils numériques permettent de démultiplier nos capacités créatives. Avec ou sans ces assistants digitaux, il nous appartient d’inventer le monde dont nous serons les héros en nous inspirant d’artistes qui ont parfois l’élégance de se rendre accessibles alors que plusieurs galaxies nous séparent d’eux.

Etienne Krieger

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