La main ouverte et le poing fermé

Se poser la question de ce qu’il adviendra après l’humain ne revient-il pas, paraphrasant Tchouang Tseu, à se demander ce qu’il adviendra du poing lorsque nous aurons ouvert la main ? À investir le futur pour mieux déserter le présent, à lâcher la proie de l’action pour l’ombre de la promesse ?

Une telle question, si elle semble « naturelle » ou logique, a-t-elle un sens ?

Hegel nous avertit que « nous regardons l’Histoire avec les yeux qu’elle nous a donnés ». Nous ne pouvons donc imaginer l’après humain que d’un point de vue… humain ! Dans L’Évolution créatrice, Bergson nous montre que pour analyser le monde et échapper au vertige, la nécessité d’isoler, de séparer et marquer des frontières (avant/après, etc.) fausse la réalité1 . Il nous explique par ailleurs que « passé et présent ne sont pas deux moments successifs, mais deux éléments qui coexistent»2. Présent et futur ne coexistent-ils pas également ?

L’Histoire est notre récit, que nous créons et racontons de façon inévitablement anthropocentriste. Son présent est riche de son passé sans cesse actualisé, et sans doute de son futur annoncé, immédiatement absorbé. Ne sommes-nous pas en train de nous en exclure, de nous en déposséder ? Pendant que nous nous projetons et spéculons sur l’après, nous semblons en effet oublier que c’est encore nous, ici et maintenant, qui sommes en train de créer notre devenir3 et en sommes responsables. Serait-ce donc désormais à notre insu ?

Les récits qui mettent en scène si sérieusement notre disparition et notre sortie de l’Histoire tiennent moins du drame que du tragique ou du comique, vision exacerbée de ce que pourrait être l’avenir, anticipation terrorisée d’une planète livrée aux vampires4 ou aux zombies5… Certes, les raisons de s’alarmer sont innombrables, mais n’avons-nous pas été trop nourris par les récits de science-fiction du XXe siècle, entre regard épouvanté et anticipation hallucinée, pour être encore capables, aujourd’hui, d’en tirer les conclusions ?

Dans un autre ordre d’idées, l’homme augmenté, organisme doté de composants exogènes, est loin d’être une nouveauté. Décliné en surhumain numérique ou en posthumain6, peut-il être considéré aujourd’hui plus qu’hier, dans une sorte de positivisme fasciné, comme « un nouveau maillon de l’évolution » ? Idem pour l’information, sa mise en réseau et sa prolifération quantitative : quelle vision, quel discours du social, quel savoir et éthique se cachent derrière l’approche panoramique et l’industrialisation massive des données ? Quel dispositif idéologique de représentation se dissimule derrière ce nouveau régime technologique gestionnaire de l’indice et de l’indiscernable? Le partage et la production exponentielle des traces ne semblent pour l’instant en rien redéfinir les rapports de force économiques et politiques, pas plus qu’ils ne s’avèrent en mesure de résoudre les enjeux incommensurables du débat dont ils sont à l’origine…

Ne serions-nous pas en train de vivre une expérience de « perte en monde » nourrie d’une technologisation extrême, une formidable expérience de l’incertain qui nous détourne d’un « réel [qui] ne répond plus à aucune des attentes7» et nous fait perdre pied, entre sidération et évitement ?

La terre est en danger, et avec elle toutes les espèces qui l’habitent. Il est par conséquent impératif que la réflexion nourrisse l’action MAINTENANT, loin d’un après imaginé, redouté ou prophétisé ; loin des visions positiviste ou catastrophiste, qui nous éloignent des défis gigantesques et immédiats de notre temps, et nous font finalement nous conformer à l’ordre insatisfaisant du monde8.

Philippe Cayol

  1. BERGSON Henri, L’évolution créatrice, 1907 []
  2. DELEUZE Gilles, Le bergsonnisme, Presses universitaires de France, 1966 []
  3. « Ce que je fais ou ne fais pas à présent est aussi important pour tout ce qui est à venir que le plus grand événement passé » NIETZSCHE Friedrich Wilhelm, Le Gai Savoir, 1882 []
  4. MATHESON Richard, Je suis une légende, 1954 Denoël, 2001 []
  5. COULOMBE Maxime, Petite philosophie du zombie. Ou comment penser par l’horreur, Puf, 2012. []
  6. Dans la littérature et le cinéma bien sûr, mais aussi au théâtre, par exemple chez Oriza Hirata, Les trois sœurs version androïde (2012), d’après Tchekhov, dont certains acteurs (et personnages) sont de véritables androïdes… []
  7. FOESSEL Michaël, Après la fin du monde : critique de la raison apocalyptique, Seuil, 2012. []
  8. ELLUL Jacques, Le bluff technologique, 1988. « Je voudrais rappeler une thèse qui est bien ancienne, mais qui est toujours oubliée et qu’il faut rénover sans cesse, c’est que l’organisation industrielle, comme la « post-industrielle », comme la société technicienne ou informatisée, ne sont pas des systèmes destinés à produire ni des biens de consommation, ni du bien-être, ni une amélioration de la vie des gens, mais uniquement à produire du profit. Exclusivement. » []

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