La nostalgie de Leonardo

La « perte de repères » qui caractérise la modernité commença aux marges de l’humain, dans l’univers qui devint – au début du XXème siècle – un tout indistinct, un magma dense d’espace/temps malléable, comme de la pâte à pain. Puis, la perte se rapprocha, l’espace du quotidien se modifia. Les villes devinrent des nœuds « d’irrégularité et de changement, de choses et d’affaires glissant l’une devant l’autre […] intervalles de silence, voies de passage et ample pulsation rythmique, éternelle dissonance […] en gros, une sorte de liquide en ébullition dans quelque récipient durable des maisons, des lois, des prescriptions et des traditions historiques » comme l’écrit Robert Musil. Puis, la perte envahit la matière et les atomes, en faisant sauter la distinction entre masse et énergie. Elle s’est ensuite infiltrée dans les artefacts, en reliant les humains et les non-humains dans une nouvelle alliance, altérant pour toujours la distinction entre nature et culture (un grain de raisin sans pépin est-il naturel ou artificiel ?).

Avec le XXIe siècle, la perte de repères accomplit son parcours : elle s’empare de l’être humain en infiltrant sa propre nature, en modifiant non seulement son ontologie, mais aussi la perception qu’il a de soi-même. Nous ne sommes plus ce que nous pensions être, comme l’espace qui nous entoure n’est plus ce qu’on pensait qu’il était. Que faire ? Comment repenser notre nature lorsque nous sommes dans le flux de cette transformation ? Quelles sont les catégories de pensées nouvelles dont on a besoin pour imaginer l’après-humain ? Il est difficile de dresser une liste des nouveaux concepts qui définissent l’humain 2.0 : un humain augmenté ? Distribué ? Connecté ? Un humain post-genre, qui n’est plus ni mâle, ni femelle ? Tout est envisageable et il est plus facile d’établir la liste des catégories et des concepts à supprimer de notre mode de pensée, ce qui pourrait nous aider à faire le deuil de l’image platonicienne de la relation humain / monde ancrée si profondément dans la philosophie naïve.

Voici une liste provisoire des distinctions à éliminer dans notre boîte à outils conceptuelle :

Naturel / Artificiel

Réel / Virtuel

Inné / Acquis

Subjectif / Objectif

Individuel / Collectif

Vivant / Non-vivant

Intentionnel / Non-intentionnel

Conscient / Inconscient

Produit / Reproduit

 

La nouvelle condition post-humaine est à penser sans ses couples et oppositions qui ont fondé notre rapport à la réalité et à nous-même depuis les débuts de la philosophie occidentale en Grèce il y a 2500 ans.

Pourtant, une nostalgie de l’humain persiste dans cette transition, comme s’il existait un idéal type de l’être humain, cet homme parfait (homme plus que femme ?), en harmonie avec son environnement, en équilibre entre microcosme et macrocosme, entre science et art, cet homme « classique » dont le corps mesure la distance parfaite entre œil et monde… C’est la nostalgie de notre image idéalisée dans les tableaux italiens de la Renaissance, la ville à notre mesure, entourée par une nature apprivoisée… À quoi correspond cette nostalgie ? Est-ce que le post-humain saura nous faire oublier notre intuition classique ?

Gloria Origgi

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