La poule coutelière

Il n’aura échappé à personne qu’internet s’est fait une place jolie dans nos vies. Nous y passons énormément de temps et en gaspillons sans doute une bonne partie. La futilité de nos errements numériques n’a d’égale que les questionnements soulevés par ce Léviathan tombé d’abord au milieu du salon, puis dans le fond de notre poche. Mais à ces interrogations, la plupart d’entre nous essaient d’échapper. On appelle ça la flemme et/ou la candeur. C’est de bonne guerre : vendu au grand public avant tout comme un espace de légèreté, les technologies numériques commencent à peine à faire poindre les enjeux qu’elles soulèvent. Et puis, alors que la lune est déjà haute dans le ciel et que l’horloge nous crie une heure pas possible, nous fixons notre écran, soulevons un sourcil et faisons tomber ce jugement sans merci :  « Mais qu’est-ce que je fous là ».

Car, oui, qu’on se le dise, ces vidéos de petits chats mignons à croquer ne rendent que très peu justice aux miracles successifs qui permirent l’incroyable évolution intellectuelle de l’être humain. Pourtant, alors même que l’éclair de lucidité cité plus haut nous a frappé de toute sa vigueur, nous cliquons tout de même sur l’un des hyperliens suggérés par cette machine folle. Que nous arrive-t-il donc ? Sommes-nous si nostalgiques de la génération précédente de médias qui cajolaient notre passivité que nous sommes incapables de nous apercevoir de la puissance nouvelle à laquelle nous accédons ? Le formidable essor des nouvelles technologies nous donne accès à un réseau de communication et d’échange des savoirs chaque jour plus extraordinaire, chaque jour plus infini. Mais il est possible que ce géant, sur les épaules duquel il ferait bon se percher, nous effraie autant qu’il nous réjouit. Ceci entraîne chez l’utilisateur l’improductif balancier entre enthousiasme et incertitude, entre peurs et euphories. Alors, nous pensant impuissants, nous laissons ceux qui savent en profiter nous guider à travers nos propres doutes. Ne pensant pas à mal, évidemment, nous avons permit l’installation de gigantesques tuteurs – les industries du web actuelles – qui nous apprennent aujourd’hui quand, avec quel moyen et avec quelle force nous servir d’internet, jusqu’à en oublier son essence. Les réseaux de communication ne sont qu’un outil. Et la question n’est peut-être pas de savoir pourquoi on s’en sert, mais comment, et avec qui.

Après une vingtaine d’années passées à pianoter tranquillou, inconscients que nous étions de la force de frappe que nous avions dans les mains, peut-être pouvons-nous penser à la suite. La période de découvertes, de stupeurs et de tremblements peut à présent laisser place à – pourquoi pas – la maîtrise. La poule sait aujourd’hui tenir en main ce foutu couteau. Il n’est plus cet objet incompréhensible qu’on touche du bout du doigt pour savoir si nous devons le craindre ou la cajoler. Nous devons désormais l’emmancher, le manipuler, le tordre même pour qu’ils servent non plus seulement nos ambitions de jouissance ou de divertissement ou même professionnelles, mais pour qu’il fasse avancer les visions personnelles et collectives que nous avons de notre monde. Peu importe nos avis ou opinions, du moment que nous ne laissons pas l’apanage de son utilisation à quelques-uns que nous regrettons plus tard d’avoir laisser faire. Ainsi, il est nécessaire de prendre conscience des possibilités d’échanges, de communication, de rassemblement et de développement dont cet outil est capable. Et les faire intervenir dans le monde « réel ».

La question initiale, « qu’est-ce que je fous là ? », posée ici face à des chatons tous mignons est une des interrogations premières de l’humanité. Elle n’a jamais cessée de nous poursuivre, et ne cessera sans doute jamais. On y apporte des réponses, parfois personnelles et souvent collectives. Notre hébétude et notre incompréhension primitive face à ces nouveaux réseaux de communication nous a fait perdre de vue qu’ils n’étaient qu’un outil et qu’ils pouvaient être au service de ces réponses. Il est temps, à présent, de faire se rejoindre nos vies numériques et « terrestres » et d’utiliser l’incroyable puissance de cette technologie pour faire advenir une démocratie connectée, informée et active. Le sens, ensuite, que nous donnerons à celle-ci ne dépendra, enfin, plus que de nous.

Maxime Gueugneau

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