La récréation est finie : marche ou crée !

A l’heure de la planétarisation et de l’informatisation généralisée, difficile de critiquer, d’un autre point de vue que celui des réactionnaires et conservateurs, ce mot d’ordre général : INNOVEZ !

Omniprésent, cet impératif nous invite à faire preuve de créativité en imaginant des services, produits, solutions, pistes et perspectives utiles, ou futiles…  Mais à condition qu’ils ne s’érigent pas en véritables alternatives, qu’ils reconduisent le cadre général de manière acceptable et finalement consensuelle.  Ainsi pourront perdurer nos sociétés occidentales «  post- » (-modernes, -démocratiques, -humaines ?), censées rayonner de façon exemplaire sur le monde contemporain. Paradoxe d’une double contrainte. Prenez le risque de l’inédit, mais restez raisonnables ! Ouvrez des brèches, mais dans des domaines déjà connus ! Bref, restez dans le droit fil de l’Histoire, dans le sillage de ce cher progrès, moteur auquel il semble bien impossible de renoncer tant il a ouvert la voie à notre destinée. Car avec lui, nos désirs sont encore sous la coupe – pour combien de temps ? – tout juste canalisés par les imaginaires et stratégies publicitaires comme idéologiques, brossant des lendemains qui chantent. Or, il est des évolutions radicales et inéluctables. Toutes les anticipations hurlent leurs inquiétants scénarios de crises : énergétiques, écologiques, climatiques, culturelles, géopolitiques… Et il vous faudra combien de planètes aujourd’hui, monsieur, madame, pour vivre tous ensemble heureux ? Comment accepter de continuer de glisser béatement sur le tapis d’air comprimé des innovations séduisantes, de sourire à la douce mélodie d’une « créativité destructrice »1 qui impose avec mépris l’obsolescence, le désapprentissage, l’oubli des réalités présentes et des forces passées, en un aveuglement croissant qu’illustre la spéculation à haute fréquence.

Alors, la tentation grandie de voir dans les technologies numériques d’information et de communication (TNIC) un vaste océan capable de brasser les talents, les idées, les visions, les civilisations et les courants de pensée, d’où il jaillirait un bouillon vivace et salvateur. Darwin, sauvez-nous ! Mais pour l’instant, à part les fables transhumanistes ou les régressions intégristes, toutes bien paranoïaques, qu’en attendre de plus ?

La fameuse symbiose humain-ordinateur-réseau autorise selon nous 7 processus essentiels.

1)  L’anonymat permet à chacun, pour peu qu’il en est les moyens matériels et culturels, d’exprimer sa sensibilité, ses intérêts, son opinion, voire sa volonté.

2) Ce faisant, nos échanges numérisés formalisent le contenu de nos esprits, envies, fantaisies, aspirations, croyances, valeurs. S’externalisant, ils prennent de nouveaux corps informationnels : images, univers, vidéos, textes, sons, modèles et avatars, autant de nouvelles armées levées pour dire et figurer nos espoirs et peurs.

3) Nos référentiels d’existence se démultiplient et se dépolarisent de façon médiatisée et immédiate, ce qui intensifie les frictions identitaires et culturelles, mais favorise la distanciation et les controverses

4) L’humain et sa technique se mêlent et s’imbriquent, réunifiant les deux pôles brisés longtemps opposés de l’artificiel et du biologique, et créant une nouvelle intelligibilité entre automatisation massive et intuition poétique.

5) Les facultés cognitives s’adaptent et se transforment sous le coup de configurations enrichies, complexes et improbables pour mieux englober cette expansion technoïdes.

6) Des styles d’intelligence et des conditions existentielles auparavant invalidées ou jugées incompatibles peuvent être associés : enfants et personnes âgés, sportifs et handicapés, prisonniers et voyageurs, fous et exilés, transsexuels et marginaux, riches et pauvres, drogués et passionnés, autant de nouvelles empathies mises en réseau.

7) Ce qui en résulte peut être accumulé, comparé, évalué, partagé, de sorte qu’une ingénierie des possibles en émerge.

Et il se pourrait bien que ce cocktail détonnant fasse trembler nos certitudes, en déployant une créativité planétaire dépassant la seule « humanité », du fait qu’elle mobilise tout simplement ce qui ressemble bien à la vie elle-même, un processus de conservation et d’expansion du vivant empruntant tous les moyens possibles, qu’ils soient physiques, biologiques, cognitifs, spirituels ou technologiques.

Étienne Armand Amato

 

  1. Pour reprendre en le modifiant à peine l’un des fameux concepts de l’économiste Joseph Schumpeter. []

There are 2 comments

  1. eyraud

    un formidable texte qui résume un peu de ce que je ressens, sans oser le dire de peur du grand bouleversement quand on est en demande de place, faire sans déranger, le temps que tout le monde prenne sa place….. la première règle du fight club est …. on ne parle pas du fight club 😉

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