La relation à l’ère numérique : de la confiance à la croyance

Pour les sciences sociales, le thème de la confiance constitue un angle d’approche pertinent, la normativité et la stabilité d’un cadre commun étant indispensables aux humains pour mener ensemble des activités satisfaisantes.

Depuis l’avènement du règne des machines, nos rapports avec elles n’ont cessé de se complexifier et de s’enrichir. À bien des égards, elles constituent pour ainsi dire des quasi-partenaires, dont on attend fiabilité et qualité, au même titre qu’on attend loyauté et respect de nos semblables.

Parmi les machines, une nouvelle espèce date du siècle dernier, les ordinateurs. Leur architecture particulière est à l’origine de leur puissance, polyvalence et adaptabilité. En effet, le programme de fonctionnement, c’est-à-dire la couche logicielle, est indépendant de la configuration technologique, de la couche matérielle. Cette séparation fondamentale entraîne pour l’utilisateur un syndrome bien connu, celui de la « boîte noire ».

Impossible avec nos sens naturels de savoir directement ce qui se passe dans un ordinateur. L’immatérialité du langage informatique et l’intangibilité de l’infrastructure électronique posent un sérieux problème d’intelligibilité, donc de confiance. Car comment se fier à ce qui se dérobe à notre compréhension ?

Cet insaisissable et cet inconnaissable de la machine informatique sont en train, d’après moi, de nous arracher de notre ancienne rationalité basée sur le progrès scientifique et technique, sans faille et inflexible, propre à l’âge mécanique, chimique et électrique de l’ère industrielle.

Comme la confiance se trouve souvent entamée face aux produits et services interactifs, à cause de problèmes de conception, d’utilisation ou de matériel, elle laisse aisément place à des phénomènes de croyance. À la différence de la confiance qui s’oublie une fois instaurée, la croyance, elle, se doit d’être davantage entretenue et affirmée. Elle s’oppose au doute, et non à la méfiance. La meilleure façon de s’en convaincre est de s’intéresser aux dysfonctionnements. Le bug, comme on l’appelle en informatique, suscite des réactions superstitieuses et psychologiques nous renvoyant à des temps plus anciens ou à d’autres postures anthropologiques, comme l’animisme.

Pour conclure, voici deux exemples de bugs d’affichage graphique, issus de jeux vidéo de rôle en ligne largement multijoueurs (MMORPG). Dans le premier, en perdant le contact visuel avec l’univers où son avatar évolue, le joueur perd ses moyens. C’est la porte ouverte à tous les vertiges, d’autant que les compagnons de jeu, eux, ignorent l’incident subi, d’où la question du rapport à autrui à travers la technologie.

Erreur d’affichage durant la pratique du jeu vidéo Dark Age of Camelot (Mythic Entertainment)

Une visualité soudainement abstraite dans Anarchy Online (Funcom)

Dans le second exemple, cette fois, le joueur est juste pénalisé, car il peut essayer de se déplacer en faisant confiance à la carte des lieux, tout en espérant que le problème se résorbe de lui-même.

Étienne Armand Amato

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