La résistible ascension des golems numériques

Ayant été invité à écrire quelques lignes sur le thème du post-humain, je me suis longtemps trouvé incapable d’envisager cette perspective, comme frappé de sidération. Il est déjà difficile d’envisager à quoi pourrait ressembler le monde après sa propre mort, mais de là à réfléchir à la fin de l’humanité et à ce qui lui succéderait, il y a un saut inductif encore plus périlleux et, pour tout dire, franchement désagréable.

Pour corser le tout, on m’avait conseillé de regarder un documentaire de Philippe Borrel, coproduit par Arte, intitulé Un monde sans humains ?. A l’instar de la boîte de Pandore, l’espoir restait tapi au fond de la jarre, sous la forme d’un point d’interrogation à la fin de ce titre provocateur. Ce documentaire se conclut par une injonction à entrer en résistance contre la frange la plus illuminée des tenants néolibéraux et eugénistes de la « philosophie » transhumaniste…

Ce reportage nous amène à penser que Matrix ne relève pas nécessairement d’une œuvre de science-fiction aussi distrayante qu’irréelle. L’œil rivé à notre Smartphone, on en vient même à se dire que nous sommes tous, à des degrés divers, les promoteurs des technologies destinées à « améliorer » les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains… Ce qui est justement le propre du transhumanisme.

Tel des hamsters voués à courir de plus en plus vite au fur et à mesure que nous actionnons la roue de nos échanges numériques, nous concevons et nous utilisons de manière croissante des outils de productivité. Nous sommes connectés en temps réel au monde entier au risque de négliger au bout de quelques minutes nos amis au restaurant ou nos collègues de travail dont la conversation ne procure pas autant d’adrénaline que la consultation intempestive de nos E-mails, nos SMS ou nos conversations Facebook. Nous appelons de nos vœux des robots de service capables de prendre en charge un nombre croissant de tâches professionnelles ou personnelles… Au point de rêver d’implants capables d’optimiser notre métabolisme et de vivre toujours plus vieux. Pour quoi faire, au juste ?

De l’hubris à l’hybridation, il n’y a qu’un pas que les transhumanistes franchissent d’autant plus allègrement qu’ils s’imaginent pouvoir piloter ces mutations pour en tirer un profit personnel. Ce dont Nietzsche avait rêvé avec son Zarathoustra, Google serait-il en train de le réaliser ? On ne prête qu’aux riches mais certains développements de cette firme en matière de réalité augmentée laissent pour le moins perplexe.

De libérateur, Prométhée serait-il en train de se muer en geôlier ? Si nous ne prenons plus le temps de contempler un coucher de soleil ou d’écouter le chant d’un oiseau au petit matin, n’avons-nous pas déjà perdu le contrôle de notre existence ?

L’humanité ne serait-elle qu’une parenthèse dans l’histoire de l’univers ? A l’échelle de quatorze milliards d’années ou de « seulement » cinq milliards d’années pour notre planète, c’est presque une évidence pour un astrophysicien ou pour un géologue mais c’est un postulat insupportable pour le commun des mortels. Pour autant, on a du mal à imaginer la fin, brutale ou insidieuse, d’une humanité supplantée par des machines ou par le néant. L’hypothèse la plus crédible de la fin de la civilisation est apparue lors de la 2ème guerre mondiale et nous ne cessons depuis lors de danser sur un volcan. Stanley Kubrick traite ce sujet dans Docteur Folamour, où il apparaît qu’un ensemble de procédures mal adaptées à des impondérables sont susceptibles d’entraîner une escalade de ripostes conduisant à vitrifier notre planète. Dans ce scénario, les machines ne prennent pas le pouvoir : elles ne font qu’exécuter les instructions de stratèges militaires mal inspirés, avec l’aval d’un pouvoir qui leur a délégué sans discernement la gestion d’un conflit.

Les robots contemporains sont les héritiers directs des protocoles de défense sophistiqués conduisant inexorablement à l’hiver nucléaire. Dans le film de Stanley Kubrick, la machine reste désespérément bornée, même si elle calcule de plus en plus vite. Si les algorithmes et les processus dysfonctionnent, ce sera encore et toujours de la « faute » de l’homme, qui a effectivement acquis depuis quelques décennies la capacité d’être son propre fossoyeur, ce qui le distingue tragiquement de l’animal.

Ce ne sont pas tant les développements tentaculaires du « numérique » qui m’inquiètent mais plutôt ce que les hommes en feront effectivement. L’humanité récente a survécu à d’authentiques psychopathes parfois portés au pouvoir démocratiquement. En sera-t-il encore de même demain ?

Dans le Talmud, le golem est un humanoïde, un être stupide qui précède la création d’Adam. Le numérique n’est qu’un golem. Ni plus ni moins. Si l’homme lui cède la place, c’est qu’il aura démissionné par rapport à ce qui fait l’essence de son humanité : son intelligence.

Face à la résistible ascension des golems, il faut, plus que jamais, être vigilant mais également faire confiance à l’homme et à son discernement. En tendant le miroir aux tenants du transhumanisme, on peut espérer qu’ils mettront en balance leur utopie avec ce que l’homme a de plus précieux : le lien social et la préservation de son propre écosystème.

Étienne Krieger

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