La révolution numérique : une imposture ?

Le numérique consacre-t-il une véritable révolution ? Je l’ai longtemps pensé, comparant l’avènement de la procédure de numérisation à la révolution métaphysique qu’aurait voulu réaliser Descartes avec sa mathesis universalis : selon le philosophe, l’algèbre aurait pu unifier l’intégralité des domaines du savoir en permettant quelque chose comme la modélisation des données issues de tous les champs de la connaissance (la mécanique, la médecine, la musique, la morale…) ; il en serait résulté la matrice d’une science générale de l’ordre et de la mesure, capable de nous rendre « comme maître et possesseur de la nature… ». J’ai longtemps cru que la procédure consistant à coder toute réalité en séries de O et de 1 avant de la soumettre à quelques algorithmes simples, relayait le rêve de Descartes et qu’elle allait homogénéiser l’ensemble des objets du monde, les rendre interchangeables et manipulables à volonté. De fait, on est bien près d’avoir atteint l’idéal cartésien : le monde est devenu plat, comme dit Thomas Friedmann, à l’instar de la nature qui était devenue intégralement géométrique avec Descartes et Galilée.

Une révolution métaphysique, donc, englobant en un système d’interactions la totalité de ce qui existe. Le cerveau planétaire ou la noosphère chère aux technoprophètes, réplique cognitive de la planète Gaïa des écologistes dits profonds : telle est la version populaire de cette révolution, dont les philosophes pourraient se réserver une version plus noble, peut-être déclinable dans les termes du système hégélien du Savoir absolu ou de la monadologie leibnizienne…

Et puis, à bien y regarder, cette révolution numérique me semble de plus en plus une imposture. Non pas qu’elle ne bouleverse pas le monde : elle a déjà changé nos manières de penser, nos comportements sociaux, nos rêves et notre imaginaire. Elle a bousculé nos traditions, ouvert nos horizons, éveillé une formidable ambition démiurgique dont le transhumanisme se fait l’écho. Mais est-ce pour autant une révolution ? A bien y regarder, les promesses qui accompagnaient la naissance des Temps modernes se précisent seulement, sans aller bien au-delà de l’utopie qu’elles alimentaient : grâce à la convergence technologique et les NBICs, nous serons bientôt définitivement heureux, c’est-à-dire débarrassés du hasard de la naissance (avec les biotechnologies), de la maladie et du vieillissement (avec la nanomédecine), de la souffrance et de la mort non voulue (avec les neurosciences) – le tout grâce aux prouesses de la modélisation et de la simulation informatiques (avec les sciences de l’information et de la communication). Nous allons donc réaliser les pleines potentialités de l’humanité, ainsi que le voulait le siècle des Lumières en confiant notre avenir aux sciences et aux techniques. Ce n’est pas là « révolution » mais continuité dans les efforts pour nous arracher aux déterminismes naturels et aux irrationalismes qui entretiennent l’aliénation. Et pourtant, on nous annonce l’inédit, la Singularité, le point Oméga, l’avènement du Successeur de l’homme, la victoire de « Petite Poucette »… : s’il y a une eschatologie, il doit sans doute bien y avoir une révolution, diront les esprits attentifs. Cela mérite en tout cas qu’on y regarde mieux.

Du côté des posthumanistes, il est vrai, on ne se dérobe pas devant la rupture – et cela est bien révolutionnaire. On ne se contente pas d’afficher un hyperhumanisme, se bornant à radicaliser les prophéties de Descartes en faveur de la longévité humaine ou celles de Condorcet axées sur une éducation et pacification par les Lumières. Un posthumaniste comme Max More, fondateur du mouvement dit des Extropiens, n’imagine rien moins que supprimer l’entropie de l’univers ! Y-a-t-il plus révolutionnaire que cette prétention à en finir avec la dégradation irréversible de l’univers énoncée par le second principe de la thermodynamique ? Et Ray Kurzweil, le prophète de la Singularité, n’est-il pas aussi révolutionnaire ? L’avènement d’une intelligence non biologique qu’il prédit pour bientôt, ce n’est rien d’autre que la chance offerte à un posthumain de gérer et d’exploiter à son profit une planète débarrassée de ses fragilités. Révolutionnaire, cette annonce que l’humain est sur sa fin, qu’il vit ses dernières années et qu’il va passer la main ?

Tant que nos machines à communiquer n’auront pas imposé l’univocité des mots et expulsé la poésie qui a besoin de la polysémie, la révolution connotera davantage que le simple mouvement des astres accomplissant une courbe fermée. L’instauration fantasmatique d’une trajectoire néguentropique à l’échelle de l’univers ou l’émergence d’un au-delà de l’humain à partir d’un big crunch technologique, ne sauraient monopoliser le sens du mot « révolution ». Sans aller chercher très loin, le sens commun attache à l’expression des connotations qui résistent encore au novlang hélas encouragé par le numérique : l’idée de la volonté toute-puissante, par exemple. Toute révolution politique se présente en effet comme la victoire d’un devoir-être décidé par des hommes et des femmes agissant. Elle procède toujours d’un anti-destin. Quand on la dit incontrôlable, c’est parce qu’elle a enivré le vouloir de ses acteurs. Où est donc le lyrisme de la révolution numérique ? N’est-ce pas d’elle dont on dit qu’elle réalise le triomphe du calcul, la réduction de toute chose aux attentes d’une logique comptable ? N’est-ce pas d’elle dont on appréhende qu’elle s’impose à tous comme une véritable fatalité, imposant aux hommes des procédures, des formats, des cadres de pensée, des styles de vie… ? N’est-elle pas, à tous égards, l’étouffoir du volontarisme ? Prévoyant la montée en puissance de la cybernétique, Heidegger voyait dans la technique la manifestation de l’histoire de l’être qui traduit selon lui l’indigence de la volonté humaine et la vanité des idéaux humanistes. Décidément, la révolution numérique procède d’un abus de langage si l’on doit considérer qu’elle n’est le fait de personne en particulier, qu’elle ne relève pas d’une intention humaine mais qu’elle est le résultat d’un processus exprimant l’autonomisation de la technique.

Le sens commun a peut-être tort d’attacher encore à l’idée de révolution celle du triomphe de l’humain. Mais les savants et les philosophes l’ont également fait : Galilée désillusionnant les hommes en leur révélant que la terre n’est pas le centre de l’univers, les a arrachés à la tutelle de l’Eglise et leur a promis qu’ils rayonneraient grâce à la force de leur esprit. Kant reprenant le thème de la révolution copernicienne s’est attaché à montrer qu’il n’est de connaissance que pour autant que les hommes ont la vertu de faire tourner les objets autour de leur entendement, au lieu de leur y être assujettis. Les révolutions dans l’ordre de la connaissance sont toujours dictées par l’audace et le génie humain. Quoi de commun avec cette prétendue révolution numérique qui a pour principal résultat de transformer les hommes eux-mêmes en code-barre, en container à gènes décryptables, en anatomie offerte au scanner ? Quelle révolution si l’humain est condamné à partager son environnement avec des objets supposés intelligents qui vont établir entre eux une communication qui l’exclura ? Quel avenir radieux est donc promis aux hommes portés par une révolution qui, au mieux, prédit la fin de l’histoire – c’est-à-dire la mondialisation achevée et technologiquement régulée – et au pire, la suppression de l’humanité ?

Michel Serres ou Pierre Lévy peuvent bien inscrire la révolution numérique dans le temps long de l’hominisation qui connut la découverte de l’écriture, la sédentarisation par l’agriculture, l’essor des manufactures et de l’industrie, avant le triomphe de l’information ; l’un peut bien célébrer l’accomplissement destinal de la pensée algorithmique, l’autre la sublimation mystique des corps transformés en flammes par la vertu de la virtualisation, tous deux n’empêcheront pas que leur révolution soit soupçonnée de faire le lit d’un libéralisme imprégné d’esprit bourgeois. Rien de subversif, en effet, dans cette révolution numérique : elle attise au mieux la compétitivité, en dotant les Etats des mêmes instruments numériques, elle justifie et renforce, ce faisant, la fracture qui élimine ceux à qui l’accès aux machines ou la disposition des fondamentaux cognitifs font défaut. Daniel Jacques, dans un livre intitulé La révolution technique. Essai sur le devoir d’humanité (éd. Boréal 2002), interrogeait le paradoxal potentiel anti-subversif du numérique dans le domaine de la sexualité, là où l’on évalue souvent l’imminence et la crédibilité des Lendemains qui chantent. Inutile de le souligner : la conclusion est désolante. On sait combien le Web a bénéficié de l’industrie de la pornographie, on sait aussi à quel degré la génétique, la neurochimie ou la pharmacologie s’estiment capables de satisfaire bien des attentes en matière de sexualité. Ce que l’on passe trop sous silence, c’est la banalisation, l’affadissement et l’amenuisement des exigences qui résultent déjà de la virtualisation des activités sexuelles ouverte par les technologies numériques. Je cite D. Jacques : « Tout comme la révolution informatique a détaché en quelque sorte l’information de ses supports traditionnels tels que le livre, de même on peut penser, sans en être assurés, que la prochaine révolution cherchera à délivrer la sexualité de toute dépendance à l’égard du corps physique, à tout le moins du corps de l’autre devenu accessoire et interchangeable ». C’est « une économie des petits plaisirs », caractéristique de la mentalité bourgeoise, qui se profile et non pas la révolution étayée sur l’accumulation d’orgone prônée par Wilhelm Reich. Mais la platitude qu’autorise le numérique – c’est-à-dire le nivellement généralisé des circonstances de l’existence – n’est-elle pas foncièrement attentatoire à l’énergie vitale que Reich voulait localiser dans la puissance orgastique ? « Le désert croît », aimait à dire Nietzsche pour signifier sa conviction que la fin du XIXe siècle laissait s’installer un dangereux nihilisme, que « le dernier homme » était en train de dessécher tout appétit de vivre. Le diagnostic aurait bien lieu d’être prononcé aussi à l’égard de notre temps qui confond sans y songer l’augmentation des performances cognitives et sensori-motrices avec l’amélioration de la nature humaine. Quand le « plus » prend le pas sur le « mieux », il est rare qu’on fasse advenir l’homme nouveau espéré par les révolutionnaires. « Qui suis-je, moi, unique, individu, générique aussi bien ? », se demande Michel Serres. Un chiffre indéfini, déchiffrable, indéchiffrable, social et pudique, accessible-inaccessible, public et privé, intime et secret, inconnu parfois de moi et exhibé en même temps. J’existe donc je suis un code, calculable, incalculable comme l’aiguille d’or plus le tas de paille où, enfouie, elle dissimule son éclat » (Petite Poucette, p.77). On aimerait que la scission interne – voire la déchirure – demeurât en l’homme, que les contradictions qui le définissent foncièrement résistassent au laminage que les machines manquent rarement de produire, on aimerait assurément que l’intensité en lui se fasse explosive. Les chances d’une révolution, même en régime numérique, seraient sauvegardées. Mais parce qu’il est sans doute sans égal, Michel Serres peut difficilement paraître exemplaire. En devenant homo communicans par la grâce du numérique, homo sapiens a pris le risque d’être simplifié, sans ambiguïtés, sans intériorité, toujours accessible et décodable. Comment pourrait-il donc connaître quelque chose comme le pathos révolutionnaire ?

Jean-Michel Besnier

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  1. kripa

    « la prochaine révolution cherchera à délivrer la sexualité de toute dépendance à l’égard du corps physique, à tout le moins du corps de l’autre »
    et si c’était plutôt de se délivrer du patriarcat? L’histoire de l’humanité en serait à sa troisième révolution. Elle serait passée du matriarcat au patriarcat et chercherait sa voie vers le machinarcat? Du paléolithique au néolithique vers un futur imminent?

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