L’Ange absent de Don Quichotte

Du « Tous auteurs ! » au « Tous lecteurs ! »

Le thème « Tous créateurs ! », changé en « Tous auteurs ! », dans une invitation à glisser vers un « Tous lecteurs ! », peut désorienter. Intuitivement, nous savons bien que s’il est dans l’ordre des choses que les auteurs soient des lecteurs, il serait contre-nature que tous les lecteurs puissent être auteurs, et que les uns et les autres soient ainsi nécessairement tous des créateurs. Ne serions-nous pas là au cœur bouillonnant de l’hybris, cette antique expression d’un orgueil démesuré de l’animal humain ?

L’illusion numérique
Si nous sommes tous auteurs, c’est naturellement chacun comme auteur de sa propre histoire, plus exactement du récit que nous nous en faisons à nous-mêmes et de ce que nous cherchons à en donner à lire aux autres, eux aussi piégés dans le même jeu de dupes. Ce que le philosophe Paul Ricoeur appelle notre identité narrative : « la sorte d’identité à laquelle un être humain accède grâce à la médiation de la fonction narrative » est explosée par les artifices de ce que nous appelons « le numérique ».
Et si nous sommes tous créateurs, c’est chacun comme créateur du monde imaginaire dans lequel nous passons, telles des images animées.
Dans tous les sens : nous figurons.

La Vierge de l'Annonciation Antonello de Messine

La Vierge de l’Annonciation Antonello de Messine – Galleria Regionale della Sicilia, Palermo

L’Ange absent
Une des plus belles représentations de l’Annonce faite à Marie est celle où justement ne figure aucun annonciateur. Nombreux sont ceux, au fil des siècles, qui ont représenté cette scène et toujours y figure l’Ange Gabriel. Seul Antonello de Messine, en 1475, alla à l’essentiel. À l’essence du ciel. Dans le regard de Marie. Un regard absent de la scène. Un regard de lectrice qui se détourne du livre pour laisser sa conscience accéder au plus haut message que le texte lui dévoile, et ce faisant, réalise. Comme il y a des paroles performatives, il y aurait de possibles lectures performatives.
Marie peinte par Antonello sublime sa propre histoire, écrite dans le texte d’un évangile, pour se révéler en jeune femme prenant conscience de la singularité de son aventure à la lecture de l’expérience qu’elle est en train de vivre. Le peintre traduit là toute l’alchimie intime de la lecture, il en montre la puissance et révèle en quoi une lecture immersive est une expérience profondément humaine, une épreuve qui peut bouleverser le cours d’une vie ordinaire.
Se retrouver ainsi dans un livre c’est traverser un miroir.
Rêvons de passer par une myriade de miroirs, l’un après l’autre, dans les yeux de Marie. Un pèlerinage dans notre propre bibliographie. Une bibliographie narrative.

L’invention de la bibliographie narrative
C’est une liste de livres, mêlant fictions et non-fictions, qui propose au lecteur un cheminement l’amenant progressivement, par la lecture des livres dans un certain ordre, à prendre conscience du cœur du message qu’un texte chercherait à exprimer.
Par exemple, pour le présent texte traitant du devoir de dépasser l’illusion de se réaliser comme auteur en s’émancipant comme lecteur, cela pourrait donner dans une forme courte enrichie d’extraits des quatrièmes de couvertures :

L’Art du roman (essai, Milan Kundera)
« L’œuvre de chaque romancier contient une vision implicite de l’histoire du roman, une idée de ce qu’est le roman ; c’est cette idée du roman, inhérente à mes romans, que j’ai essayé de faire parler. »
– El último lector (roman, David Toscana)
« Il lit chaque titre avec fureur ou délectation, laissant à tout moment les récits empiéter sur la réalité. »
– En vivant, en écrivant (essai, Annie Dillard)
« Pourquoi lisons-nous, sinon dans l’espoir d’une beauté mise à nu, d’une vie plus dense et d’un coup de sonde dans son mystère le plus profond ? »
– La caverne des idées (roman, José Carlos Somoza)
« L’histoire de ces crimes est aussi l’histoire d’un manuscrit qu’un traducteur retranscrit sous nos yeux, l’annotant inlassablement en pensant l’éclairer, ignorant que son destin de personnage est d’établir la revanche de la littérature sur la philosophie, de démontrer que seule la fiction contient toutes les vérités du monde. »
– Le jeu des perles de verre (roman, Hermann Hesse)
« Qu’adviendrait-il si, un jour, la science, le sens du beau et celui du bien se fondaient en un concert harmonieux ? ».

Une lecture à plusieurs niveaux s’initie alors, faisant résonner les échos harmoniques de sources multiples. Le texte passe du cri au chœur.

La création de soi en fictionaute
Ce passage nous mènerait à l’ultime étape que nous pourrions espérer atteindre dans la création de soi comme lecteur de soi et du monde, et qui serait l’autonomisation du lecteur en nous.
Dans le Quichotte de Cervantès, c’est ce stade qu’atteint le gentilhomme Alonso Quichano en se faisant armer chevalier errant et en prenant le nom de Don Quichotte.
Cette alchimie exigerait la maîtrise de ce qu’il se passe quand nous sommes embarqués dans la lecture d’une fiction, afin de pouvoir conscientiser notre présence dans son espace imaginaire.
Cette exploration au-delà des limites imposées par les sens physiques et la raison raisonnante permet de se dépasser et de se créer soi-même sur les valeurs et les vertus dont nous reconnaissons la noblesse.

Lorenzo Soccavo

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