Le bruit du cœur

J’ai le souvenir d’une rédaction que j’avais eu à faire, il y a plus de 15 ans, lorsque j’étais au collège. L’intitulé disait : “Un extra-terrestre arrive sur Terre et débarque à Paris, racontez”. Je me rappelle avoir été désemparée pour décrire avec étonnement et naïveté ce qui me paraissait si quotidien. Aujourd’hui aussi, le mot d’ordre est à ce regard décalé pour enclencher l’innovation, le changement, le re-nouveau. Les méthodologies se multiplient pour “disrupter” les anciens modèles et penser “outside-the-box”. Mais aurions-nous besoin de nous efforcer à penser en dehors de la boîte si nous n’y étions pas encore, si nous étions “extra-box” ? Puisqu’il nous faut imaginer un nouveau modèle de société, pourquoi ne pas solliciter ceux qui ne la connaissent pas encore trop bien ?

Nos extra-terrestres, ce sont les étudiants. Ce sont eux que nous devrions encourager et questionner pour retrouver l’étonnement, la curiosité et la créativité qui nous aidera à identifier les leviers pour l’émergence d’un monde nouveau. C’est en cela que l’univers étudiant est fascinant. Parce qu’il est précisément ce moment où l’individu oscille entre la boîte et sa réinvention. De la même façon que les entreprises ont l’habitude, lorsqu’elles accueillent un nouveau collaborateur, de lui demander de rédiger un « rapport d’étonnement » sur leur organisation, nous devrions demander aux nouvelles générations de partager leur rapport d’étonnement sur le monde dans lequel nous leur proposons de vivre… et leur permettre de l’améliorer ici et maintenant. Il est temps de compter sur la jeunesse, non pas seulement pour son énergie fougueuse, mais pour sa candeur quant à ce que le monde doit être afin de contrecarrer le formatage de formations qui portent intrinsèquement les limites de l’innovation tant recherchée.

lewis-carrol_tordo

Et les étudiants n’attendent que cela ! Adolescents au cœur de la crise financière de 2008, ils ont pleinement conscience des défis que leur génération va devoir relever et du décalage accéléré entre le contenu des formations qui leur sont proposées et la réalité de l’incertitude de leur vie professionnelle. Alors, ils veulent contribuer dès à présent et trouver des alternatives durables et généreuses pour “changer le monde”. En témoigne le succès rapide d’initiatives telles que Ticket For Change, un voyage de 10 jours pour révéler l’entrepreneur social qui sommeille en chacun, de MakeSense qui permet à chacun d’aider un porteur de projet engagé ou d’Enactus qui accompagne les étudiants entrepreneurs sociaux. Au NOISE, une association d’innovation sociétale multi-écoles que j’ai cofondée, c’est plus d’un tiers de la nouvelle promotion d’une école de commerce qui a participé aux recrutements de la nouvelle équipe cette année. Plus qu’une tendance, c’est un véritable mouvement.

Si l’on osait prendre la mesure de cette énergie en puissance et du potentiel créatif des nouvelles générations, il serait alors possible d’imaginer une éducation à même d’accompagner l’émergence d’un monde nouveau. Mais par où commencer ? Face à l’inconnu, si nous commencions tout simplement par leur faire confiance à ces étudiants ? Par voir en eux, non pas seulement des pages blanches à compléter, mais plutôt des kaléidoscopes de possibles ? C’est un peu comme si, avec le temps, ils avaient été débranchés, et qu’ils attendaient qu’on leur redonne la permission d’oser.

Il est temps de mettre en place des dispositifs d’émancipation et d’expression au sein même des établissements d’enseignement. Là où l’habitude est à la transmission de méthodologies « prêtes-à-l’emploi », il s’agit d’ouvrir des terrains d’exploration, d’incertitude et d’ambiguïté. Là où l’apprentissage se fait à partir de cas éprouvés, il s’agit d’y ajouter l’expérimentation inédite. En cela, l’entrepreneuriat, qui arrive enfin au cœur des enjeux stratégiques de certains établissements, est un sujet idéal. Car aucune méthodologie ne peut l’envelopper. À tel point que les débats académiques vont bon train quant à la possibilité même de pouvoir l’enseigner. Enfin un sujet qui ne rentre pas dans une boite et commence à incarner les frémissements du vivant, du réel, de la complexité. Et les étudiants s’y précipitent ! Depuis 2007, année de la création de la Chaire Entrepreneuriat de ESCP Europe, le nombre d’étudiants aspirants entrepreneurs est passé de 20 à plus de 200 par an.

Or, si l’entrepreneuriat est si plébiscité par les étudiants, ce n’est pas tant qu’ils veulent tous “monter leur boite”, mais parce que ce type de formation intègre deux des trois composantes essentielles de leur aspiration : l’action et l’impact, soit la possibilité d’être acteur ici et maintenant, et de concrètement mesurer l’enjeu de leurs études. Et pas besoin de grands programmes pour initier cette dynamique de manière transversale dans tout type de formation : commençons par créer, dans chaque établissement, au même titre qu’une bibliothèque permet d’étudier, une « fabricathèque » dédiée au passage à l’action !

Enfin, indissociable de l’action et de l’impact, la troisième composante qui qualifie les aspirations de ces nouvelles générations est la recherche de sens. Et elles ne sont pas seules sur ce chemin. Je suis toujours stupéfaite et ravie par le puissant enthousiasme qui les portent lorsqu’ils découvrent les initiatives extraordinaires qui, de par le monde, sont déjà dans cette dynamique d’innovation sociétale. L’entrepreneuriat social, l’économie collaborative, la démocratie participative, les modèles d’innovation ouverte… prendre connaissance de ces nouvelles tendances crée chez eux un déclic irréversible, comme autant de signes que “l’on pourrait faire autrement et mieux”. Avis aux établissements d’ouvrir leurs étudiants sur ces nouveaux modèles… ça plaît !

Cool-Multicolor-Crystallize-Heart

Néanmoins dans cette recherche de sens qui frémit en toute notre société, le défi est bien de ne pas remplacer un modèle par un autre. Et malgré ce tableau enthousiaste, il reste que ces nouvelles générations en action ne sont pas pour autant encore libres d’inventer des modèles absolument nouveaux. En réalité, à leur arrivée à l’université, les étudiants, même les plus engagés, sont déjà profondément empreints d’une éducation balisée depuis l’enfance : être le premier, faire mieux qu’un autre, réussir, dépasser. L’entrée dans le moule de ces valeurs, que nous ne souhaitons pas faire rimer avec le XXIe siècle, commence tôt et se mêle aux idéaux humanistes pouvant aller parfois jusqu’à une compétition surprenante “à qui changera le plus le monde”.

La révolution positive est un appel voluptueux à l’étudiant curieux qui se love en chacun de nous. À cette partie qui refuse de se figer, qui s’étonne, joue, créé, apprend, offre, aime… Et qui ne demande qu’à ce qu’on la laisse battre.

Maëva Tordo

 Le Noise : Nouvel Observatoire de l’Innovation Sociale et Environnemental : http://www.the-noise.org/ Chaire Entrepreneuriat ESCP Europe : http://www.chaireeee.eu/

Commentez cet article