Le courage d’être créatif

L’homme moderne est épuisé par la nouvelle tyrannie du choix1 et par l’individualisme ambitieux qui l’enjoint à épanouir et réussir sa vie, sur le mode entrepreneurial. Désabusé, cynique, devenu tout-puissant, son propre totem2, il VEUT dominer le réel, exclure l’imprévu, évacuer l’expérience du risque, les aléas des relations et se protéger de l’Autre. Mais le contrôle et la démocratisation de l’exceptionnel ont un coût, appelé par Alain Ehrenberg, la fatigue d’être soi3. Elle conduit à  l’avènement d’une nouvelle pathologie mondialisée4: la dépression. Peu à peu, les Etats Limites, caractérisés par le narcissisme et les dépendances, tendent à remplacer la dépression. L’addiction permet à l’homme de se sentir quelqu’un, là où le dépressif se sent vide et insuffisant. L’homme déficitaire, le dépressif, et l’homme compulsif, le drogué survivant par la fuite, sont les réponses de l’individu à une société normative trop exigeante. L’homme moderne, on le voit, est aux antipodes de la plénitude créative qui heurte de plein fouet ses valeurs car créer est l’exact contraire de cette vision actuelle qui nous veut « artisan » de nous-mêmes, Dieu, Créateur et créature à la fois ! Créer, c’est se permettre de se laisser façonner par « l’inconnu » en soi, par l’Autre en soi, et se laisser surprendre par qui nous sommes en train de devenir.

Créer, c’est  renoncer au savoir et à la sécurité que ce savoir apporte, c’est donc toujours un risque, une transgression vis-à-vis de soi-même et de l’ordre social (oser mettre au grand jour ce que l’on ignore encore de soi  et qui pourrait nous exclure). C’est sans doute pourquoi, Héphaïstos5, seul Dieu créatif, était aussi monstrueux et exclu de la société des autres Dieux !

La psychologie expérimentale6 a montré que la créativité est avant tout une qualité différente de rapport au vivant. Elle réside dans une qualité d’ouverture à ce vivant et au risque, qui fait d’elle un art de vivre que nous pouvons TOUS cultiver.

Malgré les ressources, les perspectives que permettent les nouvelles technologies ou les initiatives encourageantes, telle que la pratique du « Blue Sky »7 , cet art qu’il nous revient à chacun de développer, reste le plus souvent dans l’angle mort de notre quotidien. Inertie du conformisme, du stress, de la fatigue, du perfectionnisme, de l’activisme, de la compétition, de la peur de l’erreur interdisant l’expérimentation8 et, l’obstacle majeur, la souffrance que nous voulons fuir9 : « Le moment de la souffrance est le signe d’une tentative faite par l’inconscient, tout à la fois pour se frayer et pour indiquer la voie. Elle nous oriente vers ce lieu encore inexploré et secret de notre être. Celui souvent de notre manque fondamental et « en souffrance » qui git ignoré au plus profond de nous-mêmes. Le lieu aussi d’où, sous la poussée de l’inconscient, pourra éventuellement jaillir notre créativité »10

La créativité peut être un moyen ainsi qu’une voie pour échapper au règne des machines, à notre obsolescence, à la bêtise systémique11 et ré-enchanter le monde. Réhabilitant la richesse de notre singularité, de nos ressources inconscientes et de notre vitalité, elle est en même temps, l’expérience même du bonheur, si l’on accepte qu’être un vivant, ce n’est pas inventer la vie que l’on VEUT mais le courage d’embrasser cet obscur désir qui nous façonne et nous réinvente constamment.

 Marie-Anne Mariot
marieannemariot.wordpress.com


 

  1. SALECL, Renata. (2012). La tyrannie du choix, Albin Michel. « Quand les individus sont induits à sentir qu’ils sont les maîtres de leur destin et que la pensée positive est offerte comme la panacée des maux dont ils souffrent du fait d’une société injuste, la critique sociale est progressivement remplacée par l’autocritique. (…) L’idéologie du choix « choisit » pour nous » []
  2. Claude  Levi-Strauss en 1960 :  » tout se passe comme si chaque individu avait sa propre personnalité pour totem « . []
  3. Ehrenberg Alain. (1998). La fatigue d’être soi. Dépression et société. Paris, Odile Jacob. « La dépression et l’addiction sont les noms donnés à l’immaîtrisable quand il ne s’agit plus de conquérir sa liberté, mais de devenir soi et de prendre l’initiative d’agir ». « Ce double processus a abouti à un phénomène tout à fait nouveau de par sa visibilité, à savoir une sensibilité très forte à la souffrance psychique dont les dépressions et les addictions sont à la fois les symboles et les prototypes. Du culte de la performance à l’effondrement psychique, nos sociétés ont fini par donner forme à une culture du malheur intime parfaitement inédite. La performance, l’épanouissement individuel et la vulnérabilité de masse forment un tout que j’appelle la nervosité dans la civilisation » []
  4. « Entre le début des années 80 et celui des années 90, la dépression augmente de 50% », A.Ehrenberg dans http://www.canal-u.tv/video/universite_de_tous_les_savoirs/nervosite_dans_la_civilisation_du_culte_de_la_performance_a_l_effondrement_psychique.1149 []
  5. Dans la mythologie grecque, Héphaïstos est le dieu du feu, des forges et des volcans. Etymologiquement, Héphaïstos signifie « ce(lui) qui brûle, qui est allumé, qui brille». Il est le fils d’Héra et, du Dieu des Dieux, Zeus. Alors qu’il assiste à une querelle entre ses parents, Héphaïstos prend le parti de sa mère. Furieux, Zeus saisit Héphaïstos par un pied et le précipite du haut de l’Olympe[]. La chute du dieu dure une journée entière. Il restera boiteux, infirme, bossu et exclu du Mont Olympe et de la société des autres Dieux. Il deviendra pourtant  inventeur divin et  créateur d’objets magiques. []
  6. Mihaly Csykzentmihalyi, La créativité. Psychologie de la découverte et de l’invention, Robert Laffont, collection « Réponses ». Pour définir la créativité et tenter de la cerner, la psychologie expérimentale a eu recours à des recherches qui ont permis d’en dégager les principales caractéristiques en étudiant la créativité de nombreuses personnalités significatives dans leur discipline (Prix Nobels de physique, astrophysique, politiques, littéraires, sportifs, architectes, musiciens etc).   []
  7. Chez Google, 20% du temps des salariés peut-être consacré à rêver, laisser vagabonder son esprit pour le stimuler et l’encourager à inventer de nouveaux services ou produits… []
  8. Et leur corollaire, la volonté d’obtenir des assurances, des garanties, d’innover sans risque et toujours « au bon moment ». []
  9. Souffrance associée à ce que Jung appelait l’expérience de l’OMBRE, si bien représentée par Héphaïstos. []
  10. Viviane Thibaudier. (2012). La souffrance a-t-elle un sens ?, in Cahiers Jungiens de Psychanalyse, n°136. []
  11. Dénoncée par Bernard Stiegler comme étant l’aboutissement de la financiarisation du monde, de la domination du marketing et de la tyrannie de l’automation (les fameux process en entreprise), la bêtise systémique a aussi été récemment appelée « bêtise fonctionnelle » : « Nous voyons la stupidité fonctionnelle comme une absence de réflexion critique. C’est un état d’unité et de consensus qui fait que les employés d’une organisation évitent de questionner les décisions, les structures et les stratégies. (…) Paradoxalement, cela permet parfois d’augmenter la productivité », Mats Alvesson et André Spicer, Journal of Managment Studies, novembre 2012. []

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