Le monde est un lab

Nous sommes à une croisée des chemins explosive. Ce n’est ni la première, ni la dernière, mais celle-ci pétarade. Les nouvelles représentations du monde dans les domaines les plus divers se bousculent : Santé, Finance, Éducation, Économie, Technologie… Derrière ces représentations s’activent des visionnaires, des créateurs, des expérimentateurs, des chercheurs, des audacieux… à qui on a enseigné qu’il fallait être créatifs, entrepreneurs, et surtout à ne pas craindre d’échouer, meilleure façon d’apprendre et de survivre dans un monde en mutation accélérée.

Ces pionniers décomplexés, n’ayant plus peur du ridicule ni de l’autorité, expérimentent en créant de nouveaux mouvements, médias, produits, jeux et services qui auraient été impossibles avant la révolution numérique. À quoi mesure-t-on leur succès ? Au nombre d’adhérents. On cherche du trafic sur les sites, des clients, des partenaires, des collaborateurs, des amis…

On multiplie les connexions. On crée des communautés. Et surtout, on ne recherche plus la perfection. On partage les débuts de réflexion, les premières esquisses, les brouillons… puis, on améliore les concepts, par vagues d’itération, avec les conseils de ceux qui s’intéressent au projet, souvent de futurs clients ou usagers. De la création à la mise en marché, le flux ne s’interrompt plus.

La distance physique et les ressources matérielles n’ont plus la même importance. Chacun peut partager ses apprentissages et ses échecs en direct… et trouver un public inattendu qui contribuera à le rendre, sinon célèbre, à tout le moins plus influent. L’apprenant —ainsi valorisé— fait découvrir les experts et la connaissance acquise à travers sa propre curiosité et ses expériences.

Les professeurs et enseignants qui jouent le jeu créent à leur tour des blogs et participent à des ateliers créatifs, s’étonnant eux-mêmes d’apprendre autant que leurs élèves de l’expérience collective.

Si les problèmes du monde s’accumulent dans certains milieux, la recherche de solutions s’accélère dans d’autres. Les mots qui font le buzz : #PrototypageRapide #InnovationRadicale #InnovationFrugale #Hackathon #Marathoncréatifs #FabLab #LivingLab #Créativité #Design #Blockchain #DonnéesOuvertes #InnovationOuverte #IntelligenceArtificielle, la liste est encore longue.

Poussées par des mouvements qui viennent des populations et des usagers, les structures n’ont plus le choix que de s’ouvrir à ces nouvelles manières de faire. Les impatients n’attendent plus. Ils se regroupent les soirs ou les weekends, le temps d’un hackathon ou d’un meetup, ils analysent les principaux problèmes sur un thème donné, se lancent dans un processus d’idéation, choisissent ensuite la solution qui leur semble la plus adéquate et construisent un prototype fonctionnel dans un temps record. Parfois, l’objet restera sur une tablette, parfois il deviendra un produit bêta. dont la fabrication et le développement pourront mener à la création d’une start-up. Pour certains, ce sera un nouveau jardin pour contribuer à rendre leur ville nourricière, pour d’autres ce sera l’impression avec une imprimante 3D pour apprendre aux enfants ce nouvel outil de création… les variations sont infinies.

Développeurs, programmeurs, designers, mais aussi tous les curieux qui veulent apprendre —et il n’y a pas d’âge pour apprendre— se retrouvent pour des séances de co-création. Tous n’ont pas la même motivation, mais la plupart souhaitent contribuer à un monde meilleur en espérant trouver une façon de gagner leur vie en s’épanouissant et en s’entraidant.

Ce qui est le plus touchant dans ces rencontres, c’est lorsque certaines personnes peu adaptées en général dans la société à cause d’un handicap ou d’une personnalité marginale se surprennent elles-mêmes à contribuer pleinement à cette co-création et à être reconnues par leurs pairs. La dignité et la joie retrouvées, le temps d’un marathon créatif, ont un impact social qu’il ne faut pas sous-estimer. À l’instar des cafés de réparation (Repair café) où des seniors et des jeunes geeks deviennent les meilleurs amis du monde, l’individu se fabrique à partir de sa participation. Ces lieux de liberté où il est possible de se façonner une nouvelle réputation en mettant ses idées et ses talents au service des autres et de la société créent une véritable valeur sociale.

Ce bouillon de culture où tout se mêle joyeusement et rapidement, où les équipes éphémères se tiennent en équilibre précaire sur une ligne à mi-chemin entre l’ordre et le chaos, un lieu particulièrement prisé des créatifs, n’aurait pas déplu, au situationniste Guy Debord.1 Ces événements sont des constructions contemporaines de situations qui n’attendent ni les institutions ni les permissions pour inventer demain.

La vie est un grand laboratoire. Les ateliers ne sont plus réservés aux seuls artistes. Certains ont compris avant d’autres que notre espèce était en danger et que les politiques avaient de la difficulté à faire évoluer les structures. Les privilégiés trop gourmands suscitent de moins en moins l’admiration. Ceux qui se plaignent sans agir finissent aussi par nous lasser. Les impatients n’attendent plus, parce qu’attendre est un luxe que les jeunes générations n’ont plus les moyens de s’offrir.

Malgré toutes nos technologies et notre désir de plus de transparence, les mots de l’écrivain Ortega y Gasset résonnent toujours avec autant de pertinence : « Nous ne savons pas ce qui se passe, mais c’est précisément ce qui se passe. »2

Cela n’est-il pas la même chose depuis la nuit des temps ? « L’homme cherche à se former pour lui-même de quelque manière que ce soit », comme l’a dit Einstein, « mais selon sa propre logique, une image claire et simple du monde. »3

La complexité et la vitesse ne changent rien à ce trait fondamental de l’humain et du vivant. Sur sa page Twitter, Edgar Morin partage cette phrase de Prigogine : « La vie est née dans le déséquilibre physique».4 Il n’est donc pas étonnant qu’une des méthodologies qui remportent le plus de succès, en ce moment, dans les milieux de la recherche et de l’innovation, soit celle des laboratoires vivants.5

Plus on invite chacun à être plus créatif pour changer le monde, plus cela pétarade. Et le feu d’artifice ne fait que commencer. Cela pose la question à tous ceux qui aspirent à contribuer à un monde plus humain, plus juste et plus éthique, à aussi accélérer leur cadence pour répondre à la question cruciale que pose Nils Aziosmanoff, président du Cube : « Développer ses capacités, augmenter sa puissance, accroître son agilité… Oui, mais pour quelle finalité, quel sens ? »

La récupération des géants est rapide. Ils ont des veilleurs qui s’infiltrent pour guetter les mouvements de foule, les tendances, les innovations porteuses… Et ils ont les ressources pour tenter de séduire les talents créatifs émergents. Les institutions et académies rendent leurs données ouvertes, car elles constatent que seules les forces collectives leur permettront de rester dans la course. Les géants devraient soutenir les petits en les laissant libres et restreindre leur soif insatiable de puissance. Les espèces envahissantes dans la nature tuent la biodiversité et la vie. Un monde où la pauvreté s’infiltre est un monde en danger. Et le passé nous démontre qu’on n’a pas su faire.

Or, le problème s’accentue. Les technologies sont de plus en plus accessibles à certains, elles le seront encore davantage avec le développement de l’intelligence artificielle… qui améliorera la vie de plusieurs, mais créera aussi un décalage encore plus grand avec les illettrés non seulement d’une langue, mais des technologies.

#Faire société veut dire faire une place pour chacun. Fort heureusement, nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir un autre monde. Le documentaire qui remporte un succès international Demain6 de Cyril Dion et de Mélanie Laurent illustre quelques bons exemples, et il y en a beaucoup plus encore. Nous sommes nombreux à vouloir nous nourrir sainement, vivre dans un environnement non pollué, dans un monde civilisé où les personnes ne sont pas jugées selon leur fortune ou leur apparence. Ce monde qui a fait de nous des êtres tellement stressés et méfiants au point d’oublier de sourire à nos voisins et à la vie.

Les géants ont des forces, certes, mais les petits qui le souhaitent vraiment ont une force insoupçonnée s’ils acceptent d’apprendre à développer une véritable intelligence collective. La souplesse et l’agilité viennent plus facilement avec la légèreté et la liberté.

Dans son livre, Smarter, Faster, Better, le journaliste du New York Times, Charles Duhigg7 compare deux accidents d’avion. Une équipe échoue parce qu’elle n’a pas su créer cette intelligence collective alors que l’Airbus était en parfait état. Une autre équipe, celle du formidable commandant australien Richard de Crespigny, dont l’avion était terriblement endommagé a réussi à sauver tous les passagers parce que l’équipage a su former une seule grande intelligence, parce qu’ils avaient su imaginer ensemble avant. Les humains ont compris qu’ils devaient couper le pilotage automatique et reprendre le contrôle. Voilà, entre autres, à quoi doivent nous servir l’agilité et la capacité de bien réfléchir.

C’est peut-être le plus grand défi qui nous attend pour #Faire société.

Google a mené un grand projet nommé Aristote sur le thème : Comment développer des équipes « parfaites ? ». À l’aide d’outils d’analyse de données massives, ils ont scruté le comportement de centaines de milliers d’équipes dans plusieurs entreprises et contextes différents. Contrairement à ce que certains pourraient croire, ce n’est pas les équipes où il y a des superstars, mais plutôt celles où les leaders encouragent toutes les personnes de l’équipe à s’exprimer également. Les équipes qui réussissent le mieux sont les équipes où les membres s’entendent bien entre eux et permettent à chacun de contribuer. Même avec une intelligence moyenne, les personnes qui savent collaborer arrivent à un meilleur résultat que les équipes où il y a une personne extrêmement intelligente, mais où l’entente est moins harmonieuse et respectueuse. Un autre critère —et c’est Google qui le dit— les équipes top niveau côté performance sont les équipes où il y a le plus de femmes !8 Et dire que dans plusieurs entreprises, à compétences égales, on ose encore les payer moins que les hommes… Le premier pas pour #Faire société serait déjà de corriger cette injustice sociale et indigne !

Des personnes qui changent le monde ou qui en ont le désir, il y en a beaucoup plus qu’on le croit. Pour #Faire société, il faut s’engager dans la co-création et se donner les moyens de concrétiser nos rêves collectifs. Cela suppose d’être pleinement nous-mêmes, c’est-à-dire des êtres imaginants comme l’a si bien décrit dans ses écrits le philosophe et grand penseur, Cornélius Castoriadis.

L’imaginaire social est foisonnant dans les garages, les fablabs, les ateliers… un autre monde se rêve dans ces échanges multidisciplinaires et intergénérationnels. La conscience collective émerge avec force, même si tous ne la voient pas encore.

Les nations ne doivent plus rechercher une seule personne pour les diriger, mais plutôt investir dans une éducation massive pour former la relève aux compétences multidisciplinaires du 21e siècle. Les cinq compétences les plus importantes, selon les instances européennes et nord-américaines qui se penchent sur l’éducation, sont la créativité, l’innovation, la collaboration, la communication et la pensée critique.

Lorsque le compositeur et musicien Brian Eno a écrit que l’expression Scenius remplaçait désormais l’expression Genius, il ne pouvait si bien dire. Si au 20e siècle nous avons fabriqué des superstars, il est maintenant temps de mettre les projecteurs sur des équipes plutôt que sur des individus. Des équipes qui s’efforcent de développer une supra intelligence humaine en rêvant ensemble et en co-créant.

Notre seule chance de relever le défi de #Faire société consiste à rejoindre des communautés plutôt que d’essayer d’agir seul. Les meilleurs leaders —comme l’étude de Google le démontre— sont les personnes qui ont la capacité de développer l’intelligence collective au sein de leurs équipes. Ce sont des hommes comme le commandant Richard de Crespigny9 ou des femmes comme la fondatrice de l’organisme sans buts lucratifs Acumen.org, Jacqueline Novogratz1010 , une femme qui sait comment inspirer ses équipes pour lutter contre la pauvreté en misant sur l’éducation et l’intelligence collective.

Je vous écris de Montréal, la ville qui sera peut-être la prochaine Silicon Valley de l’intelligence artificielle. C’est du moins ce que pense un des chercheurs parmi les plus réputés et respectés du domaine, Bengio Yoshua11. Je l’ai aussi entendu d’Evan Prodromou, fondateur de Fuzzy Ai12 qui parle de Casual Intelligence et qui explique pourquoi on devrait tous s’intéresser à l’intelligence artificielle. Sans trop s’en apercevoir, plusieurs choses qui nous ennuient au quotidien vont s’estomper avec cette nouvelle assistance qui nous simplifiera la vie.

La robotisation fera disparaître une multitude d’emplois, mais ce sera des emplois qu’il vaut finalement mieux laisser aux robots, cela va libérer du temps et des ressources. On pourra alors miser davantage sur notre potentiel créateur pour améliorer nos vies, et celles de ceux qui nous entourent, de nos communautés et de nos villes.

Nous avons de plus en plus des problèmes d’attention. Les robots font certaines choses mieux que nous. Ils n’ont pas besoin de se nourrir, de dormir, de se divertir.

Mais il y a des choses que nous faisons vraiment mieux qu’eux. « Développer ses capacités, augmenter sa puissance, accroître son agilité… » pour devenir des êtres humains plus créateurs et plus heureux.

Lorsque les concepteurs et artistes font équipe avec les spectateurs pour une expérience plus riche, lorsque les ingénieurs, designers et programmeurs font équipe avec les citoyens pour résoudre un problème urbain, lorsque les chercheurs, docteurs et personnel hospitalier font équipe avec les patients, les choses s’accélèrent de manière positive.

Le poète français Gil Jouanard a écrit : « Une intelligence qui ne se sert à rien, cesse d’en être une. » Il a raison. Toutes ces avancées doivent nous servir à fabriquer du sens ensemble. « Les données ouvertes des villes, des gouvernements et des institutions, sont nos nouvelles matières premières, nos nouvelles ressources pour inventer l’avenir » a l’habitude de dire Rita de Santis, Ministre responsable de l’Accès à l’information et de la Réforme des institutions démocratiques au Québec. Si nous savons imaginer cette société créative et collective qui trouvera des façons originales pour que chacun ait une place et apporte de la valeur pour tous, nous aurons réussi à #Faire société.

Pour s’y préparer, Les Cahiers de l’imaginaire lancent La nouvelle école de créativité. Une école « sans murs » dont la force sera la qualité des liens entre les participants pour co-développer un nouveau jeu de société pour apprendre les bases d’une culture participative en action, croisant les arts, la technologie et la science pour un mieux-vivre ensemble. Une école conversationnelle et expérientielle pour stimuler la créativité des participants et voir comment pratiquer une véritable intelligence collective évolutive pour #Faire société.

Cette première contribution à La Revue du Cube, qui fait déjà un excellent travail en ce sens, est l’exemple d’un tout petit point de connexion qui fabrique du sens au-delà des frontières de nos pays respectifs. Merci Rémy Hoche de l’invitation.

Sylvie Gendreau

 

  1. Guy Debord, Rapport sur la construction des situations, Éditions Mille et une nuits, Fayard, 1997. []
  2. Charles CASCALES, L’humanisme d’Ortega y Gasset, P.U.F, Paris, 1957. []
  3. Albert Einstein, Discours prononcé pour le soixantième anniversaire de Max Planck []
  4. Edgar Morin https://twitter.com/edgarmorinparis []
  5. Sylvie Gendreau, Votre laboratoire créatif,, Qu’est-ce qu’un Laboratoire vivant ? []
  6. Cyril Dion et Mélanie Laurent, DEMAIN
 []
  7. Charles Duhigg, Smarter, Faster, Better, The Secrets of Being Productive in Life and Business, PenguinRandomHouse, USA, 2016. []
  8. Charles Duhigg, « What Google Learned From its Quest to Build the Perfect Team » in New York Times, 25 février 2016. []
  9. Richard de Crespigny, QF32, https://www.amazon.ca/QF32-Richard-Crespigny-ebook/dp/B007KTLQ5W []
  10. Jacqueline Novogratz, Acumen.org http://acumen.org/people/board/jacqueline-novogratz/ []
  11. Bengio Yoshua, https://www.iro.umontreal.ca/~bengioy/yoshua_en/research.html []
  12. Evan Prodromou, co-founder Fuzzy.ai https://medium.com/@evanpro/making-software-with-casual-intelligence-867fd842134#.vxdrnup4h []

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