Le numérique ou la conquête de la Cité utopique par l’apprentissage

Il était un temps où le religieux apportait des réponses immédiates, qui semblaient satisfaire aux grandes questions que se posaient les individus.
Il était un temps où les idéologies prenaient le relais, pour offrir un univers cohérent face aux attentes du collectif.
Puis est venu le temps du doute. Celui où le dogmatisme s’est confronté à la soif de liberté. Celui où les idéaux politiques se sont heurtés aux guerres, aux épidémies, et à la misère. Celui où, enfin, la science et la technologie ne semblaient plus tenir leur promesse de progrès.

Le réel était saturé. Nul mouvement sans qu’une frontière ne vienne nous arrêter. Nulle avancée que le principe de précaution ne vienne tempérer. Nul échange, sans que ne viennent s’insinuer les lois du marché. Nulle interaction, même, sans que nos origines, notre âge, ou notre sexe, ne viennent nous re-présenter.

Alors on a pensé à un ailleurs. De tout temps, en réalité, on a pensé à fuir. Vers l’intérieur ? Non, l’introspection n’a pas fait ses preuves. On a donc regardé au loin, et on a conquis des Terres. Puis on a regardé vers les cieux et on a apprivoisé l’espace. Mais sans y voir pour autant notre nouvel Eldorado. Peut-être que la solution était d’inventer une cité utopique, où le monde serait entièrement repensé, où nos horizons seraient à nouveau dépassés ?

Puisque d’utopie on rêvait, le monde virtuel du net est naturellement apparu comme le lieu d’accomplissement possible de nos prophéties.
Mais parce que de virtuel on parlait, certains n’y ont vu que mirages et illusions. Et pour cause : l’utopie elle-même n’est elle pas chimère par définition ?

Pourtant, tous les sceptiques durent s’y résoudre : Internet a, dans l’imaginaire collectif, toutes les caractéristiques de l’utopie de Thomas More. Des caractéristiques qui si elles sont universelles, n’en répondent pas moins à notre devise républicaine : face à la régulation, il est liberté. Face aux hiérarchies sociales,  il est égalité. Face aux luttes de pouvoir, il est fraternité.

Et surtout, il modifie radicalement notre vision de l’utopie. Car si face à la condition humaine, le mythe de l’âge d’or a toujours existé, celui-ci s’est toujours situé soit dans un passé reculé, soit dans un avenir lointain. Et là, pour la première fois, grâce à la sphère virtuelle, la cité utopique se construit sous nos yeux. Ses architectes œuvrent aujourd’hui, maintenant, sans cesse. Mieux : nous les connaissons, car nous en faisons partie, nous aussi. N’est ce pas cela aussi l’utopie, quand chacun reprend son destin en main, indifférent aux caprices de la Providence ? C’est vrai, loin de se contenter de consommer passivement, les internautes en ont également fait un lieu de création, et de collaboration.

Et les exemples ne manquent pas : certains la qualifiaient d’infréquentable, la wikisphère n’en est pas moins fréquentée. On disait d’eux qu’ils contribueraient à rompre les liens humains, les réseaux sociaux ont au contraire démontré leur pouvoir de mobilisation. On redoutait la confusion entre savants et profanes, mais quand des milliers de volontaires anonymes ont trouvé en quelques semaines ce que des experts avaient cherché en vain pendant des années, les jeux de découvertes scientifiques ont été célébrés.

Face à tant d’accomplissements, pourquoi alors ne pas  dresser le constat d’une utopie retrouvée ? Par excès de prudence, ou de pessimisme ? Ni l’un ni l’autre : par réalisme, tout simplement. Pour ne pas tomber dans l’autosatisfaction, aussi. Pour ne pas oublier, surtout, que malgré son ubiquité, cette cité qui se veut utopique n’est pas encore ouverte à tous.

Que faudrait-il alors, pour que chacun puisse en bénéficier ? Penser ce que certains appellent son « universalité » ; panser ce que d’autres qualifient de « fracture numérique ». Une expression simple, derrière laquelle se cache une réalité multiple.

Réparer cette fracture, ce n’est pas seulement combler les inégalités, encore criantes, dans l’accès matériel à un ordinateur et à une connexion internet. L’accès aux technologies est certes un passeport indispensable pour approcher la cité rêvée. Mais il y manquerait un visa nécessaire pour circuler sereinement. Un laissez-passer immatériel, à l’image des portes dont il entend donner les clés.

Pour l’obtenir, un seul moyen : apprendre à utiliser ces technologies. Apprendre à exploiter les données qui en sont issues avec un regard critique, et apprendre à y distinguer l’information du savoir. Un apprentissage qui n’est rien de moins qu’une instruction civique, tant il conditionne l’exercice d’une citoyenneté responsable et libre, respectueuse de l’autre et de soi-même, et ce dans les territoires physiques comme virtuels. Un apprentissage qui, dès lors, doit être considéré comme un droit pour tous et un devoir pour chacun.

Claudie Haigneré

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