Le robot, l’homme, et son obscur désir pour l’objet

Autour des robots, l’humeur est à l’optimisme : les articles qui leur sont consacrés dans les journaux les présentent volontiers comme de sympathiques petits bonshommes qui seront bientôt à notre service, un peu comme les oiseaux et les souris qui fabriquent la robe de Blanche Neige dans le film éponyme de Walt Disney. Mais c’est compter sans l’obscur désir que l’homme éprouve pour ses créations. Un obscur désir qui est au centre de la série suédoise Real Humans (en français 100% Humains)1 . L’une des héroïnes, qui a d’abord acheté son robot comme coach sportif, se sent mieux comprise par lui que par son mari et finit par le choisir pour compagnon. Son amie, elle, déclare avoir eu le « coup de foudre » pour l’humanoïde qu’elle a acheté dans un supermarché. Quant à l’adolescent Tobias, il tombe amoureux fou de la robote que ses parents ont acheté pour entretenir la maison et lui fait une déclaration en bonne et due forme. « Je pense à toi tout le temps, je pense tellement à toi que ça m’empêche de dormir ». Au point que son père l’emmène chez une psychologue à laquelle il déclare : « J’ai beau me dire que c’est une machine, ça ne sert à rien, c’est même pire ».

Sommes-nous en pleine science-fiction ? Non, nous sommes dans la réalité de la relation que nous entretenons avec les objets qui nous entourent. Nous ne pouvons pas nous empêcher de les aimer, et parfois plus que nos propres enfants que nous grondons durement, et parfois même avec lesquels nous nous fâchons quand ils endommagent ou cassent nos objets chéris. Seulement voilà : nous nous cachons ce désir à nous-même, et avec les robots, cela deviendra impossible. Le désir qui pousse l’homme, depuis les origines, à fabriquer des machines et à en tomber amoureux s’imposera, et la vérité sera aveuglante. Alors le mouvement qui nous pousse à trouver les robots sympathiques parce que nous les considérons comme de super outils s’interrompra brutalement : nous penserons que les robots nous menacent, nous en aurons peur, et peut-être même certains d’entre nous rêveront-ils de revenir à un moment de l’histoire où ils n’existaient pas. Mais en réalité, ce n’est pas les robots qui nous feront peur, c’est notre désir pour eux. Un désir totalement humain, mais qu’un long refoulement culturel nous aura fait ignorer au point de transformer sa découverte en un traumatisant retour du refoulé.

Alors, n’attendons pas d’y être forcés par les progrès de la robotique pour reconnaître l’obscur désir qui nous pousse à être amoureux de nos objets. Apprenons dès aujourd’hui à considérer nos outils animés comme des objets de désir à part entière, différents à la fois du règne animal et humain. Les robots ne feront jamais que simuler des comportements, y compris dans le domaine émotionnel, mais cela suffira à pouvoir nous rendre amoureux d’eux. Pour justifier à leurs propres yeux ce qui risque de leur apparaître comme une attitude indigne, peut-être certains seront-ils alors tentés de déclarer que les robots sont vivants eux aussi. Apprenons plutôt dès aujourd’hui à penser qu’on peut être amoureux d’une machine… Cela nous évitera bien des quiproquos.

 Serge Tisseron

www.sergetisseron.com

  1. La première saison s’est terminée en en juin 2013 sur Arte. []

À Propos de Serge Tisseron

Serge Tisseron est psychiatre, docteur en psychologie et psychanalyste, chercheur associé habilité à diriger des recherches (HDR) au Centre de Recherche Psychanalyse Médecine et Société à l’université Paris VII Denis Diderot. Biographie complète

There are 2 comments

  1. Ginko

    > Les robots ne feront jamais que simuler des comportements, y compris dans le domaine émotionnel

    La frontière de la simulation avec ce que l’on appelle la « réalité » n’est pas si épaisse qu’on peut le croire et si on creuse un peu, elle parait même franchement floue. En dernier ressort il s’agit même sans doute plus d’une question d’idéologie (métaphysique vs matérialisme) que de toute autre chose.

    Considérons un système doté d’une capacité de calcul énorme. Il est capable de simuler un phénomène avec un précision extrême. Au point que la simulation devient indiscernable du phénomène lui-même. Dans ce cas, que derrière ce phénomène se cache une âme (ou une quelconque essence métaphysique) ou pas importe finalement très peu. (Et le respect qu’on lui porte ne devrait rien avoir à faire avec cela.)
    Autrement dit, par exemple, si ça a 2 pattes, 2 ailes, des plumes, un bec plat et que ça fait coin-coin, ça doit être un canard. Si personne n’est capable de prouver que ce n’est pas un canard alors qu’est-ce que le fait que ce ne soit qu’une « simulation » de canard pourrait bien changer ?

    Pour le reste, je suis totalement d’accord avec votre thèse. C’est le thème ancestral du lien très spécial de l’homme à l’acte de création et à ses créations. (Frankenstein, Skynet, etc…) On chérit et on protège ce qui est petit/immature/dépendant, mais lorsque la création prend son autonomie, qu’on en perd le contrôle, on prend peur et on finit par la rejeter. C’est aussi le chemin de l’artiste qui commence par porter son œuvre en son sein, puis accouche et parfois est horrifié par le monstre qu’il a enfanté.

  2. Tisseron

    Merci de votre remarque sur la simulation. Vous nous avez bien raison de dire qu’il s’agit d’une question d’idéologie, mais je ne suis pas certain qu’elle oppose la métaphysique au matérialisme. La position que vous défendez me semble caractéristique de la culture anglo-saxonne, qui considérait traditionnellement l’esprit comme une « boîte noire » et décidait de s’en tenir aux seules apparences, ce qui a eu pour conséquence de donner beaucoup d’importance, dans cette culture, à ce qu’on appelle « les habiletés sociales », c’est-à-dire la capacité de se conformer en toute situation aux conventions quel que soit ce qu’on pense par ailleurs. Dans la culture latine, et peut-être pour des raisons liées à la place de l’authenticité dans le catholicisme, le regard porté sur la simulation n’est pas identique. Personnellement, il m’importe, lorsque je regarde une vidéo qui montre une personne en train d’être torturée, de savoir s’il s’agit d’un document d’actualité ou d’un film de fiction. Je sais bien que la frontière est étroite, mais je me pose tout de même la question. Enfin, il se trouve que je n’ai jamais eu de robot chez moi, mais j’ai rencontré des femmes dotées d’une capacité de pouvoir simuler la jouissance exactement dans les termes où vous l’évoquez, c’est-à-dire « avec une précision extrême. Au point que la simulation devient indiscernable du phénomène lui-même ». Et bien, contrairement à ce que vous évoquez, il ne m’a jamais été indifférent de savoir si derrière ce « phénomène » se cachait une âme ou bien une puissance de calcul. Je conçois très bien qu’il soit possible de penser autrement, mais je ne pense pas être le seul dans mon cas. Votre choix et respectable, mais c’est un choix entre deux possibilités. Ce n’est en rien une évidence. S’intéresser aux motivations d’un comportement ne relève pas a priori de la métaphysique et s’en désintéresser du matérialisme. On peut être matérialiste et s’en préoccuper, tout autant qu’on peut être partisan d’une métaphysique qui dénie toute importance à ce qui échappe à une simple observation quotidienne superficielle.

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