Le sens qui libère

Selection LLL La Revue du Cube 11

Confrontée à une crise du sens sans précédent, notre époque est celle de toutes les révolutions, de toutes les métamorphoses. Du réchauffement climatique au péril extrémiste, les défis sont nombreux à exiger des changements d’attitude et de façons de penser.

Cette exigence, loin d’être imposée d’en haut, émane avant tout de la société civile qui s’organise dans l’opposition au système vertical traditionnel pour tisser des liens horizontaux. Au sens vertical de l’autorité, s’oppose donc le sens horizontal de la coopération. Alors que le vieux monde pyramidal tombe en ruine, l’univers des réseaux décentralisés absorbe peu à peu l’espace laissé vacant. L’immense majorité des individus anonymes : celle des réseaux qui crée Internet, celle de l’économie collaborative qui renouvelle la relation au travail et à la richesse, celle de la connaissance qui défie ceux qui prétendent la monopoliser, celle de l’engagement et de l’action qui redonne son sens originel à la politique et à la démocratie. Cette majorité est porteuse d’un avenir prometteur et plus fondamentalement, d’un projet de civilisation. Roger Sue rend justice à cette foule anonyme dans son ouvrage La Contre société1.

Car derrière la direction prise par le progrès technique, quoi d’autre que la volonté d’injecter du sens dans des structures essoufflées par l’Histoire ? Ainsi, quand la démocratie représentative n’a plus rien de représentatif, Internet constitue l’outil parfait pour une réappropriation de l’action politique ; quand le progrès technique libère du temps libre, l’engagement associatif devient, pour beaucoup, une valeur cardinale de l’existence.

Quel meilleur exemple d’un progrès technique par et pour la communauté que l’émergence des fablabs ? Lieux de fabrication communautaire, ce sont des lieux ouverts à tous qui concilient l’artisanat classique et l’ère du numérique. Allant à contre-courant de la société de consommation, guidés par une philosophie basée sur le partage de la connaissance, ils participent à l’édification d’une intelligence collective, d’un sens commun.

Comment ne pas voir derrière toutes ces initiatives qui tirent profit du progrès technique et le façonnent, un projet global affectant tous les domaines de la vie sociale ? La portée d’une multitude de « révolutions tranquilles » est grande. À cet égard, l’Inde apparait comme un aperçu du nouveau monde. Avec deux habitants sur trois ayant moins de 35 ans, l’Inde connaît aujourd’hui la plus vaste génération de jeunes de son histoire et la plus importante au monde. L’aspiration au changement est prégnante dans cette classe d’âge qui fait entendre sa voix. À plusieurs égards, ce pays est à l’avant-garde démocratique. Luttant contre les multinationales de l’agroalimentaire qui brevètent le vivant, appauvrissent les terres en les bombardant de produits chimiques censés accroître le rendement, endettent des millions de paysans contraints à l’exode rural, de nombreux villages de la péninsule ont mis en place les bases d’une démocratie ouverte et participative. De milliers de personnes se sont ainsi réappropriés leurs outils de travail : des banques de graines traditionnelles se développent, la terre s’enrichit et l’endettement diminue. Bénédicte Manier détaille minutieusement ces initiatives dans son ouvrage désormais culte, Un million de révolutions tranquilles 2.

Enfin, comment parler de progrès technique sans parler de progrès scientifique ? La révolution numérique doit, en effet, être questionnée au regard des thèses émergentes de la recherche. Nous avons considéré durant les dernières décennies que l’espèce humaine était dominante en raison de la conscience qu’elle avait de soi et du temps etc. De récentes recherches montrent que l’homme n’est en rien supérieur aux animaux qui possèdent, eux aussi, des capacités que nous n’imaginions pas. Frans de Waal approfondit l’analyse de ces nouveaux éléments dans son ouvrage, Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux ?3. Alors que les hommes pourraient être remplacés par les robots, la recherche scientifique nous interroge sur sa place dans l’écosystème : l’humanité n’est pas une main-d’œuvre, variable d’ajustement économique, elle appartient à une nature dont elle doit préserver la diversité. Le futur semble donc promis, plus qu’à une révolution des valeurs, à un tournant anthropologique.

Des expériences indiennes, aux réseaux associatifs, en passant par la recherche scientifique, l’avenir a une direction, un sens tout tracé ; le progrès ne réside pas dans la simple utilisation des techniques, mais dans une action et une conscience commune des enjeux, des digues qu’il faut briser et des outils à notre disposition pour faire advenir, dans l’agonie du vieux monde, la fraîche nouveauté.

  1. Roger Sue, La Contre société, Les Liens qui libèrent, 2016. []
  2. Bénédicte Manier, Un million de révolutions tranquilles, Les Liens qui libèrent, 2012. []
  3. Frans de Waal, Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux ?, Les Liens qui libèrent, 2016. []

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