Le visible et l’invisible

Nous assistons à une hybridation croissante du territoire physique et de la sphère virtuelle. Voilà le constat objectif auquel nous mènent les technologies numériques.

Debout dans le métro, je vois quatre personnes assises sur une banquette, chacune en prise avec son Smartphone : deux discutent au téléphone, une troisième répond à des textos, une quatrième se concentre sur un jeu de poker en ligne. À ces personnes bien réelles je dois ajouter, comme en surimpression, des personnes présentes virtuellement avec nous. A l’échelle de ceux qui utilisent leurs portables, ma rame s’alourdit brusquement d’au moins 100 à 200 personnes supplémentaires… Que de monde tout d’un coup !

Cette « double vue » réelle / virtuelle, il me faut l’exercer à chaque instant où j’imagine des personnes, des téléphones et des ordinateurs. De là où je suis, je dois l’étendre au réseau entier du métro. Plus vaste encore, je dois visualiser Paris et toute sa banlieue dans ce maillage subtil. Imaginons Paris de nuit, photographiée à 100 km de hauteur : les lumières électriques en sont l’aspect visible, les réseaux virtuels l’aspect invisible : jeu puissant de vitesses, de lumières, de rythmes et de couleurs en surimpression sur la ville.

Nous sommes devenus familiers de ces représentations de la sphère virtuelle où les grandes villes se retrouvent nimbées dans un halo de lumière vivant et vibrant. Avec le numérique l’invisible est devenu une réalité tangible. L’invisible a une densité, il pèse, il est lourd d’un contenu…

Osons un rapprochement, car cette juxtaposition du visible avec l’invisible possède un précédent : celui des représentations (chinoises, indiennes ou tibétaines principalement) du corps humain.

Dans ces traditions orientales, le corps physique est traversé par un tissu d’énergies invisible à l’œil nu, composé de centres majeurs et de centres mineurs. Il existe aussi des milliers de centres secondaires irrigués par des canaux de matière invisible.

Ces représentations ont été actualisées au début du 20ème siècle par les cercles de la Théosophie, et des planches détaillées représentant le corps humain ont été réalisées par des groupes de « clairvoyants». Dans cette approche, toute matière possède une contre partie éthérique, et des ensembles comme les villes, les nations, jusqu’à la planète entière doivent s’envisager dans cette double vue : matériel et immatériel.

L’avant-garde picturale aura été grandement influencée par ces conceptions spirituelles. Pour la plupart des écoles (impressionnisme, expressionnisme, pointillisme, abstraction géométrique ou lyrique), la vision devient celle d’un monde plongé dans un bain de vibrations, la lumière n’étant plus qu’une manifestation extériorisée de ces ondes invisibles qui animent le monde.

Par un raccourci des plus extraordinaires – celui des technologies numériques – notre époque revisite ces représentations d’un monde où le visible côtoie à nouveau l’invisible. Ainsi, la voie du « geek » et celle du « mystique » coïncident étonnamment dans leurs manières de voir le monde.

Et voilà l’utopie : il est possible que l’hybridation croissante avec la sphère virtuelle finisse par doper notre imagination et nous rende plus sensible à la manière dont le visible se mêle à l’invisible. Cette sensibilité accrue pour les réalités invisibles pourrait se développer et orienter en grande partie notre science de demain et notre manière de comprendre le monde.

Au prochain siècle, quel regard porterons-nous sur nos villes, notre terre, notre système solaire et les étoiles les plus proches ?  Et verrons-nous, comme Vincent Van Gogh le voyait dans La nuit étoilée (1888), un courant de vie circuler entre toutes ces entités ?

Hugo Verlinde

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