Et si l’empowerment commençait par soi-même ?

Tout d’abord, qu’est-ce qu’agir ? Jusqu’ici, l’action était le plus souvent dictée par la volonté de dominer, de maîtriser, dans une perspective principalement masculine. Depuis 1989 et la chute du Mur de Berlin, les idéologies du XXe siècle se sont lézardées, notre géographie et notre conception du monde transformées. À partir de la moitié des années 90, cette mutation a été accompagnée par la révolution numérique. Tout est devenu plus mobile, au niveau personnel, professionnel ou encore politique. On ne suit plus un parti ou un syndicat les yeux fermés. Il est à présent exceptionnel de travailler pour le même employeur toute sa vie. Le monde n’est plus binaire, mais multipolaire, voire éclaté. À cela s’ajoute encore une crise économique dont l’ampleur et la profondeur sont telles qu’une grande partie de la population se trouve désemparée, désorientée. Or, Albert Einstein l’avait bien vu : « la manière de penser qui a généré un problème ne pourra jamais le résoudre ». Peut-on changer le monde, sans se changer soi-même ? C’est pourquoi, préalablement à toute action, doit s’opérer une prise de conscience intérieure, révélant des besoins nouveaux, et sans doute d’un autre ordre.

Le changement dépend de la prise de conscience de chacun
Dans ce contexte, le principal repère ne peut être que soi-même. “Le changement de cette situation dépend de la prise de conscience de chacun de nous en particulier”, comme le clame le Manifeste Planétaire de l’association “Les Humains Associés”, publié il y a 30 ans : “choisir de [se] laisser guider par [sa] conscience, assumer pleinement [sa] liberté d’être, réaliser l’humanité en nous, dans la responsabilité partagée”. La mutation sociétale et la crise économique remettent les valeurs au centre. L’action doit pouvoir donner du sens, seul véritable moteur pour s’engager dans la vie, dans une cause, ou même créer une entreprise. La notion même d’action doit être redéfinie. On peut agir dans le “non agir”. Ce concept important du taoïsme ne repose pas sur l’inaction. Bien au contraire, il invite à l’action juste, libérée de l’ego. Car nous avons tendance à réagir plus qu’à agir. Nos réactions sont souvent motivées par nos intérêts personnels, notre mauvaise conscience, l’émotion, la passion, la colère… Mais la simple dénonciation est le plus souvent stérile. Repenser l’action, c’est aussi se demander, face à l’esprit de conquête et à la volonté de dominer qui ont façonné notre monde, si le temps de l’humilité n’est pas venu. Échouer n’est pas un problème. Agir n’a pas forcément pour finalité la “réussite”. Agir ne peut être quelque chose d’uniquement personnel. Ne pouvons-nous pas agir sans nous isoler du monde, en étant conscient que nous sommes dans la vie et que c’est elle qui dirige notre action ? Qu’il soit écologique ou humain, nous ne sommes pas séparés de notre environnement. Le monde numérique, notamment à travers les réseaux sociaux et le développement de nouvelles solidarités, a renforcé la conscience que nous faisons partie d’un écosystème complexe. Cette prise de conscience invite à  réunir l’action pour soi et l’action pour les autres, plutôt qu’à les opposer. Comme le dit Dostoïevski, « nous sommes tous responsables de tout devant tous et moi particulièrement ».


Et puis, en “lâchant prise” des motivations les plus égocentriques, l’esprit peut s’ouvrir à la curiosité, à l’intuition, à l’humour. Et se voir exposer aussi à la sérendipité, qui fait que l’on peut parfois trouver ce que l’on ne cherche pas, comme Christophe Colomb découvrant l’Amérique sur la route des Indes !

Ne pas agir pour imposer, mais pour contribuer.
À travers le numérique, une génération qui a changé de mentalité apprend à se prendre en main. Elle modifie les règles sans même s’en apercevoir. L’empowerment, c’est la responsabilisation. Les technologies apportent le temps réel, les moyens humains et parfois également financiers. Le citoyen actif veut s’impliquer et non plus déléguer. La réponse ne vient plus d’en haut. La mutation est si rapide qu’elle exige de s’adapter pratiquement chaque jour. Il n’y a plus de mots d’ordre universels, plus de leaders identifiés. Il n’y a plus, d’un coté, les “sachants”, de l’autre, les ignorants. Avec Internet, on apprend à apprendre. On apprend tout au long de sa vie, et même chaque jour. L’un des gourous des réseaux sociaux, Brian Solis, affirme que “la mutation digitale est d’abord une question d’empathie… Ensuite seulement de technologie”. Il dit également qu’auparavant, pour mobiliser, il fallait manipuler. À présent, il s’agit d’inspirer. Les premiers exemples d’une mobilisation politique de grande ampleur sont apparus en 2002, juste après les attentats du 11 septembre. Alors que la guerre contre l’Irak se profilait, un vaste mouvement d’opposition a émergé à travers le monde. Il n’avait pas de tête. Les diverses associations et mouvements formels ou informels ont utilisé Internet pour se coordonner bien avant que les réseaux sociaux n’existent. J’y ai participé au niveau français en tant que secrétaire générale de l’association “Les Humains Associés”, qui a édité le site multilingue “Pax Humana”, qui servait de plateforme nationale d’information et de mobilisation, et a été visité par des centaines de milliers d’internautes. Les membres de l’équipe, tous bénévoles, étaient répartis dans plusieurs pays. L’une des plus grandes manifestations au monde a ainsi été organisée le 15 février 2002 : 15 millions de personnes à travers la planète, dont plus de 500.000 en France. Des acteurs locaux, affiliés à des mouvements ou indépendants, ont fait remonter l’information locale pour les rassemblements organisés dans 70 villes, à travers le site développé selon le modèle du crowdsourcing et de la production participative. Un autre exemple remarquable est celui de l’ONG “Charity Water”, qui a révolutionné le modèle caritatif traditionnel, en intégrant dans son ADN une bonne dose de numérique1 . Son fondateur Scott Harrison était promoteur de night club à New York. Lorsqu’il décide de changer de vie, il part au Libéra comme photographe volontaire. Là, il découvre les problèmes sanitaires en Afrique. De retour chez lui, il créé en 2006 “Charity Water” en demandant à ses amis un cadeau d’anniversaire particulier : réunir une cagnotte pour creuser un puits d’eau en Afrique. Huit ans plus tard, Charity Water a monté 11.000 projets pour approvisionner en eau plus de 4 millions de personnes dans 22 pays. Avec seulement 20 dollars, on peut permettre à une personne d’accéder à l’eau potable pendant 20 ans. L’ONG a levé 100 millions de dollars grâce à des donateurs et des fonds d’investissement. Le secret d’une telle mobilisation ? La proximité ! Les dons sont sollicités localement, à travers la recommandation d’un ami. L’ONG utilise le Web, les réseaux sociaux et la communication digitale (avec par exemple 1,5 millions de followers sur Twitter) pour maintenir le lien avec sa communauté et suivre les projets. 100% des dons vont aux projets sur le terrain : la transparence est également essentielle pour créer un rapport de confiance avec les donateurs. Scott Harrison est un disrupteur. Il a conçu un nouveau modèle qui fonctionne au moment où les ONG ont plus de difficultés à mobiliser et à lever des fonds. Mais la route est encore longue : 3,5 milliards d’êtres humains dans le monde n’ont toujours pas accès à l’eau potable. Un autre exemple, illustrant cette fois le crowdsourcing. En 2010, le terrible tremblement de terre en Haïti a fait 230.000 morts, 300.000 blessés et 1,2 millions de sans abris. Le pays était dévasté. À travers Open Street Map, sorte de wikipédia de la cartographie, des personnes qui se trouvaient un peu partout dans le monde, ont pu aider les secouristes en enrichissant la carte d’Haïti. En seulement deux semaines 640 bénévoles ont créé l’une des meilleures cartes au monde : routes, ponts, bâtiments y sont répertoriés avec une précision issue des coordonnées GPS. Un travail qui aurait nécessité 1 an sans la participation des internautes. Les équipes de l’ONU, notamment, s’en sont servies sur place pour porter secours à la population. Dans une communauté, la confiance se développe par les résultats concrets issus des efforts communs. Les bénévoles ne cherchent pas la reconnaissance : ils participent. De grandes réalisations humaines, de la Cathédrale de Notre Dame au Taj Mahal, sont le fruit de bâtisseurs anonymes. Mais l’usage de ces nouveaux moyens d’action reste inégalitaire, y compris en Europe. En France, on note une faible représentation des femmes dans les nouvelles technologies. Plutôt que de s’en alarmer à travers des récriminations et revendications souvent inefficaces, il est possible d’attirer l’attention sur les avantages d’une plus grande mixité, en termes de compétences et de valeurs, pour contribuer à faire évoluer les mentalités. C’est du moins l’approche de Girl Power 3.0, club d’entrepreneuses innovatrices et créatrices, dont je suis co-fondatrice avec Tatiana F-Salomon. Girl Power 3.0 est le premier réseau français de femmes du numérique, fondé en 2007. Le club a pour vocation de soutenir les femmes et de promouvoir leur rôle dans le numérique, l’innovation et l’entrepreneuriat. Pour avancer, il est nécessaire de renforcer sa confiance en soi, base à partir de laquelle peut se développer la confiance en les autres. Depuis sept ans, à travers l’organisation d’événements, la promotion de nouveaux rôles modèles et la prise de parole lors de conférences ou dans les médias, le message se propage. Il est important de partager, de se soutenir et de s’inspirer mutuellement.

L’action est également au cœur du mouvement “Bleu, blanc, zèbre”, impulsé par Alexandre Jardin et dont je suis co-fondatrice. Ce mouvement citoyen soutient le développement d’initiatives efficaces repérées dans tout l’hexagone, avec la volonté de fédérer ceux qui ne promettent pas mais qui font (les Zèbres) ! Quel autre support que le web aurait pu permettre son lancement effectif et générer un tel écho, en quelques semaines et sans aucun moyen, à l’échelle nationale ?


Les disrupteurs, les entrepreneurs, les “fous” qui voient le monde autrement : voilà ceux qui peuvent aujourd’hui libérer la créativité. En prenant des risques, en ayant l’audace d’inventer de nouveaux chemins, ils sont porteurs d’une vision d’avenir loin de l’arrogance et de la volonté de vaincre du passé. Pour créer le monde qui vient, il faut changer de perspective. “Quelle est l’erreur fondamentale de l’homme ? Penser qu’il est vivant alors qu’il s’est endormi dans la salle d’attente de la vie”, dit le maitre soufi Idries Shah. Chacun peut devenir l’étincelle qui deviendra un brasier. Il ne s’agit plus de rêver, mais peut-être, tout simplement, de s’éveiller !

Natacha Quester-Séméon
  1. http://www.journaldunet.com/web-tech/start-up/scott-harrison-scott-harrison-charity-water.shtml []

À Propos de Natacha Quester-Séméon

Journaliste, vidéo blogueuse, chroniqueuse radio et entrepreneure. Natacha Quester-Séméon est co-fondatrice et CEO de l’agence youARhere, spécialisée dans la création de projets innovants, de sites et applications mobiles dans le domaine de la culture, du tourisme Lire la suite...

There are 3 comments

  1. France Info sur #JamaisSansElles, interview de Natacha Quester-Séméon – Girl Power 3.0

    […] La société civile multiplie les initiatives pour changer les choses en utilisant notamment les réseaux sociaux pour se mobiliser. Les mouvements citoyens se développement comme « Bleu, blanc, Zèbre » d’Alexandre Jardin ou encore « La Transition » et quelques autres. C’est l’heure de la responsabilisation individuelle (empowerment). […]

Commentez cet article