Les aventures aléatoires d’un chevalier anonyme et téméraire, et ce qu’il en advint

Il s’attela à la tâche. Comme tout chevalier anonyme et téméraire, il s’enferma dans un château en Espagne et ébaucha un plan : il se lancerait dans l’étude ! Il s’y tint. Pendant des mois, il consulta des grimoires élimés et des parchemins, des rouleaux et des codex, des livres de poche écornés et des e-books composites. Il s’immergea dans le web, traqua tout écrit approchant le sujet ou, ruse subtile, tentant de l’éviter. Il fréquenta les spiritualistes chrétiens, les humanistes, les hommes de science, Hobbes et Locke, Rousseau, Robespierre et Saint-Just, Marx, Blanqui et Bakounine, Lénine, Victor Serge, les situationnistes, les aquoibonistes… Il se lança dans l’alchimie, la biologie, l’économie, l’anthropologie, les neurosciences. Il tâta du positivisme, du trans-humanisme, du post-humanisme. Lors de rares sorties, il participa même à certains débats au Cube. Rien n’y faisait. Pas moyen de trouver un sens à la révolution, encore moins positive. Il ne trouvait dans les manuels d’Histoire que révolutions sanguines, confisquées, déviées de leurs trajectoires… Un jour, Il découvrit même que « toute révolution aboutit à l’inverse de ce qu’elle a proclamé à ses origines1 » ; un autre, que les logiques tactiques (nos actions quotidiennes) et stratégiques (les actions du pouvoir) cohabitent et s’équilibrent sans jamais se rejoindre2. La révolution était-elle un mythe3 ?

Il changea de méthode. Tel Antoine Doinel4 répétant inlassablement le nom d’une Dulcinée improbable, il se mit devant le miroir et répéta d’innombrables fois la formule magique : révolution positive, révolution positive, révolution positive5… Pendant des semaines entières, il recommença chaque jour le même rituel sans fléchir, jusqu’à l’hypnose. Rien. Alors, pris d’expérimentitite aigue, il se mit à absorber des substances plus ou moins tolérées. À force de persévérance, il eut bien quelques visions, rêves vagues, réminiscences, prémonitions, mais toujours rien de probant. Les portes de la perception restaient closes. Son esprit s’égarait.

Soudain, après de longs mois d’infructueuses recherches et de déraisonnements, il s’effondra. Il resta plusieurs semaines alité, divagant et délirant. Cependant, il se rétablit peu à peu, à base de camomille, de films d’Hitchcock et de romans futuristes. Mais ses démons le reprirent et il se décida de nouveau à agir. Perché sur une mauvaise rosse, il cavala sans relâche dans une Castille inventée, fou de rage, ivre du sens à trouver, beuglant dans l’aridité infinie. Errant dans des plaines floues, il traqua les moulins du temps jusqu’au jour où, dans une vision subite, hallucination traîtresse, il croisa Nietzsche. Mais Friedrich, sans fard ni égard, ôta tout reste de candeur à sa folie : « Il n’est pire menteur qu’un homme indigné6 », lui dit-il abruptement, avant d’ajouter que si l’homme avait été destiné à atteindre le bonheur sur terre, il l’aurait déjà atteint… Il était perdu.

Ravalant son abattement, il poursuivit malgré tout. Il opta alors pour l’enquête. Sociologisant, il jetait maintenant son dévolu sur l’humain. De là viendrait le sens, au plus près de la vie réelle. Il semblait reprendre peu à peu ses esprits. Il sonda passants, errants, inconnus, winners, loosers, hipsters, tout ce que la terre offrait de quidam à son champ de vision, des « jeunes cons de la dernière averse » aux « vieux cons des neiges d’antan ». Rien. Nada. « Les idées de tout le monde défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie7 » : révolution juste, non violente, dynamiques participatives, altruisme rationnel… Idéologueux, chevalier déclassé en reconversion, il s’enfumait de concepts imprécis. Le scepticisme le rongeait, sa raison frisait à nouveau l’implosion devant l’évidence : la majorité voulait tout changer, mais sans toucher à rien. « Well, you know8»…

Et puis, un jour, à l’improviste, alors qu’il errait sur le pavé en quête d’enquête, sous une trappe de la voirie, dans une galerie obscure à l’écart du monde, il rencontra un mathématicien d’origine perse exilé de la vie commune. Féru d’arithmétique, d’astronomie et de géographie, il travaillait, lui dit-il, à redéfinir l’aire d’un segment de parabole. D’une voix calme et grave, le vieil homme lui expliqua simplement deux choses. La première est qu’il ne fallait jamais oublier que la révolution, dans son sens premier, est encore et toujours un mouvement circulaire qui ramène à un point de son cycle. La seconde, plus grave, est que la révolution, dans une acception linéaire, est une aporie. Ses exils répétés de l’oppression ou de la pauvreté, sa chute dans les limbes, avaient fait de notre mathématicien un personnage disséminé dont les travaux avaient péri. Aussi avait-il égaré le détail de « l’équation sublime » élaborée si longtemps auparavant, de même que le cheminement de sa pensée. Il n’en possédait plus que la conclusion, mais celle-ci constituait, selon lui, le paradoxe suprême : tel un corps soumis à la gravité qui en chutant annule la cause de sa propre chute (son poids), la révolution nécessite des conditions optimales de solidarité pour se réaliser ; mais ces conditions optimales de solidarité, si elles en viennent à exister, ôtent à la révolution toute sa nécessité.

Notre chevalier en resta prostré de longs mois. Puis, peu à peu, il revint à la vie. Il accepta. Il reprenait même parfois la route, sans plus toutefois tenter de pourfendre les moulins du sens, vents superficiels d’époques candides ou révolues. Et aujourd’hui encore, lorsqu’il arpente les terres de Castille ou d’ailleurs et que revient la lumière du jour naissant, il pense au mathématicien génial et inconnu. Il lui semble alors voir le sens tant cherché tournoyer dans le soleil matinal, sans parvenir à se poser. Le sens qui flotte un instant dans l’air, semble hésiter, virevolte, s’éloigne ou se rapproche comme pour revenir sur lui-même, comme le jour après la nuit. Et dans ces moments-là, presque en paix, il se sent lui-même mouvement circulaire, retour à un point de son cycle. Dans ces moments-là, il oublie qu’un jour sans doute il lui faudra tout reprendre depuis le début, tout recommencer. Presque en paix, il oublie que l’Homme, ce chevalier anonyme et téméraire, n’arrête jamais de chercher le sens de toute chose.

Philippe Cayol

  1. Jacques Ellul, De la révolution aux révoltes, 1972. []
  2. Voir Michel de Certeau, L’invention du quotidien, 1.Arts de faire, 1980. []
  3. Selon Claude Levi-Strauss, le mythe relève du « bricolage », est « le résultat d’un jeu qui consiste à s’arranger avec les moyens du bord. » La pensée sauvage, 1962. []
  4. Personnage emblématique de plusieurs films de François Truffaut. Allusion à une scène de Baisers volés, 1968. []
  5. Selon cette méthode hautement empirique, il faut répéter le nom au moins vingt fois pour arriver à un premier niveau de conscience augmentée. []
  6. Friedrich Nietzsche, Par delà le bien et le mal, 1886. []
  7. Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857. []
  8. Revolution, The Beatles, 1968. À la question brûlante de la révolution, ce fut la réponse laconique donnée par John Lennon dans la célèbre chanson du même nom. []

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