Les Banquiers de la Pensée

Dans ce très joli séminaire http://vimeo.com/19808739 que j’ai enregistré avec les moyens du bord en 2011, Jean-Louis Dessalles pose la question : « pourquoi donner des informations aux autres » (incidemment « pourquoi certains en donnent plus ou moins »), et il y répond le bougre !

Vous verrez que l’attention se porte sur une courbe prédite par la Théorie de la Simplicité classant une population échangeant à travers un certain réseau, et vérifiée et en l’occurrence pour Twitter. En abscisse, on trouve la taille du réseau social de chaque individu (ici, le nombre de followers). En ordonnée, le nombre de messages émis par chacun envers son réseau.

La courbe décolle doucement puis devient linéaire, à savoir que plus le réseau social est grand, plus le nombre de messages l’est aussi. Puis la courbe s’infléchit brutalement comme s’il y avait une sorte de saturation ou de brisure de symétrie, c’est-à-dire qu’à partir d’une certaine masse critique de connections sociales, le nombre de messages émis semble se stabiliser. La partie linéaire est dite « compétitive ». Le plateau, lui est « non-compétitif ». On peut s’interroger aussi sur le statut de ceux qui sont collés au plancher près de l’origine.

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Image du séminaire de Jean-Louis Dessalles « Pourquoi donner des informations aux autres », Telecom PariTech, 2011

Cette brisure de symétrie, c’est ce que Jean-Louis Dessalles appelle « le paradoxe du banquier » : passé un certain niveau de reconnaissance sociale, les individus peuvent se contenter de n’émettre que relativement peu. Ainsi dit-il par exemple, les « vrais banquiers », ceux qui manipulent des pouillièmes de pour-cent, peuvent arborer tous le même costume gris muraille, le message étant dans le détail du choix du tissu.

Pour ma part, je rajouterais qu’il il existe aussi des « banquiers de la pensée » qui peuvent se permettre d’exprimer tous les mêmes idées reçues ou pas très originales, le détail étant dans l’emphase avec laquelle elles sont proclamées et le choix du contexte de leur expression (tel média plutôt qu’un autre, etc.)

Mais l’essentiel est dans la réponse à la question « pourquoi donnons-nous des informations aux autres ? ». Selon Jean-Louis Dessalles elle réside dans une Stratégie Evolutionnaire Stable (ESS) ayant vu le jour au moment même de l’irruption du langage chez les premiers hominidés. A savoir que dans le contexte de l’invention de premières armes qui ont brutalement permis de tuer à coût zéro, il est devenu vital pour chaque individu d’échanger avec d’autres qui seraient susceptibles de lui fournir des informations pertinentes pour réduire le risque d’être tué. De même; il est devenu vital pour chaque individu de fournir des informations pertinentes aux autres afin d’être accepté au sein d’un groupe qui lui garantira une certaine protection.

Ensuite, la brisure de symétrie – le « paradoxe du banquier » cité plus haut -, ne serait qu’un effet de système (AMHA propre à la topologie du réseau dans le quel nous errons) dont on trouvera les équations par exemple dans ce papier:

« Have you something unexpected to say? »
http://www.dessalles.fr/papers/Dessalles_10012804.pdf

En quelque sorte, le « paradoxe du banquier » met en lumière les processus cognitifs qui président à violence symbolique et à la Lutte des Classes, rien de moins (!). Voilà de quoi dépoussiérer Marx, Bourdieu, Girard et bien d’autres…

Dans ce jeu, la technologie – lointaine descendante des premières armes -, n’est pas neutre. Comme elle est en grande partie détenue et manipulée par les dominants, elle peut être vue comme l’essence du message adressé par ceux-ci aux dominés: c’est à la fois une arme de scission sociale et de dissuasion massive… De nombreux auteurs soulignent que le tour exponentiel qu’elle a pris pourrait conduire à une scission de l’espèce, voire à sa désintégration pure et simple. Cependant, on peut faire l’hypothèse que tout comme le langage a été la stratégie de survie face à la menace que les armes ont fait peser sur l’espèce il y a des centaines de milliers d’années, une nouvelle stratégie voie le jour.

Je fais pour ma part le pari que cela passera par l’invention d’une « construction légitime » de la « perspective numérique ».

Olivier Auber

There is one comment

  1. Philippe Quéau

    Cher Olivier,
    Je rependrais volontiers ta métaphore pour sa valeur faciale.
    Il est fort révélateur que la Banque Mondiale ait désiré s’appeler plus familièrement « the Knowledge Bank » au tournant du millénaire, non seulement comme une sorte d’allusion au thème de la « société de la connaissance » qui faisait florès alors, mais aussi parce qu’en tant que banquiers les stratèges de la BM ont naturellement compris que le pouvoir est plus dans le savoir que le savoir n’est dans le pouvoir.
    Bien à toi,
    PhQ

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