Les liaisons heureuses / La Revue du Cube #9

Et voici que l’automne s’installe, avec ses coups de froid, ses rayons de soleil à travers les feuilles, ses bonnes résolutions aussi. Temps de retour sur soi, de contemplation et de lecture. On se repasse le film de notre saison, en se demandant ce qui a cloché, ce qui se fissure actuellement – ce qui germe sous la terre. Temps pour se poser les bonnes questions.

En voici justement une que nous soumettons aux bons soins des lecteurs de La Revue du Cube : pourquoi, depuis la rentrée, les papiers s’empilent désespérément sur vos bureaux ? Pourquoi nous passons notre vie à remplir des formulaires et retenir des mots de passe, payant notre liberté formelle d’une réglementation de plus en plus envahissante?

L’hypothèse testée par David Graeber1 dans son nouvel ouvrage intrigue d’abord, mais finit par nous convaincre à force d’exemples concrets et d’analyses historiques passionnantes. C’est le capitalisme qui, paradoxalement, a créé tous ces obstacles. L’anthropologue montre, en effet, que le marché n’a rien de naturel. Il s’agit d’une institution complexe, prospérant sur l’espace que la société lui ménage – le fruit d’un travail acharné et méticuleux de ceux qui savent en profiter. Et c’est pourquoi, en voulant « libérer les forces du marché », on délivre aussi et simultanément le démon de la bureaucratie, on voit se multiplier les normes et la paperasse qui pallie le manque de confiance généralisé.

Beaucoup l’ont dit : parler d’une crise – sociale, économique, écologique – c’est oublier que celle-ci n’est que l’envers d’une mutation. Nous y survivrons, mais changés. Nous la surmonterons, mais pas sans esprit d’organisation collective. L’Etat-Providence que les libéraux remettent en cause au nom de l’injonction à « s’adapter », peut au contraire jouer un rôle clef dans cette transition, en réorganisant le travail, et pacifiant le rapport de l’homme à son environnement notamment. C’est l’objet de l’ouvrage important d’Éloi Laurent2 : l’État peut nous aider à faire de la crise une opportunité pour vivre mieux, dans le partage et la fraternité.

Et parce que l’automne du libéralisme et de la croissance peut signifier le commencement, une refondation, lisez aussi Notre Printemps d’Athènes3 de Yanis Varoufakis. C’est le magnifique discours prononcé par l’ancien ministre grec des finances lors de la Fête de la rose de Frangy, le 31 août dernier. En s’opposant aux dogmes imposés par les grandes puissances, les petites nations comme la Grèce peuvent montrer la voie, et nous inspirer. Même et surtout les jours de pluie.

  1. David Graeber, Bureaucratie, Éd. Les liens qui libèrent, 2015. []
  2. Éloi Laurent, Le Bel avenir de l’Etat providence, Éd. Les liens qui libèrent, 2014. []
  3. Yanis Varoufakis, Notre Printemps d’Athènes, Éd. Les liens qui libèrent, 2015. []

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