Les princes de Pareidolie

—– C H A C U N …  D E … N O U S … A P P O R T E …  S O N … I M A G I N A T I O N  … P O U R … C O N T R I B U E R … À   U N   M O N D E … M E I L L E U R ———

Sur les buildings de la principauté, les bandes passantes se succédaient inlassablement donnant une ambiance de grande fête au Square du chaos !

—– N O U S … S O M M E S …  T O U S … C R É A T E U R S” —– intercalés d’images de bonheur aseptisé d’humanoïdes parfaits importés de Paradigme coopératif.

—– N O U S … A V O N S … B E S O I N S … D E … V O U S … P O U R … C R É E R … U N  … M O N D E … I D É A L —–

Rève avançait conquérante et légère, comme glissant sur l’asphalte avec son scooter volant électrique baptisé « Vesla ». Elle l’avait dessiné jusqu’au moindre détail, notamment sa couleur “fleur de blé venant d’être coupé” qu’elle avait créé en étalonnant la colorimétrie sur sa tablette IA paint brush.

Quand on lui posait la question, elle répondait : « Ma formule ? Très long à expliquer !  Des heures et des heures de recherche… Yellow,cyan,magenta et whyte…
Mais non, je déconnes ! Tu déplaces simplement le curseur et tu crées ta couleur. Puis, tu lui trouves un nom, et hop ! Le moteur ? Copié sur une voiture électrique datant des années 2010 qui, à l’époque, valait une fortune ! Imprimé en un jour. Facile… »

Rève adorait la couleur, elle en composait sans arrêt. Aussitôt conceptualisée, elle leur donnait un nom qui racontait une histoire : “l’âme sueur”1, “vert tige” ou “égocentrifugeur”2. Elle les partageait ensuite sur son site, « 1692 », en hommage au livre rare de A. Boogert* Le traité des couleurs 3, paru 271 ans avant celui de Pantone, une merveille d’inspiration.

Elle était heureuse, Rève. Tout le monde était heureux d’ailleurs à Pareidolie.

Bon, la diffusion de cannabidiol dans les rues y était peut-être pour quelque chose. Mais cette odeur champêtre ravivait des souvenirs enfouis de nature et d’oxygène pur.

Elle se rendait comme tous les jours au Fablab -fabuleux laboratoire- rejoindre ses amis Makers. Dans un ancien garage rénové en atelier immense, des rangées de bureaux, laptops, imprimantes 3D géantes ou plus petites, dessinaient des vagues graphiques horizontales. Malgré ces technologies et la clarté du lieu, une ambiance d’usine régnait. Chacun était concentré sur son projet, conceptualiser, designer, étude de faisabilité, de A à Z. À part le bruit des impressions, leurs bips de fin et des doigts frappants sur le clavier, personne ne parlait. Les délais de livraison étaient de plus en plus serrés et tout le monde était “charrette”, comme disaient les anciens.

Rève esquissa un sourire en pensant « Je voulais être Artiste, Créatrice, et je me retrouve à ne plus avoir de temps de rêver ». C’est quoi ce monde ! C’est quoi ce jeu ?

Elle rejoignait Ardam jusqu’à la tour qu’ils construisaient ensemble. Une tour très haute, pas très large, rectangulaire, style postmoderniste. Leur projet fou ? Construire ensemble une tour, la plus haute qui soit possible, grâce à leur robot “Lobotom”. Il sait découper des briques biosourcées à la bonne taille, déposer le mortier, les poser une par une avec un bras télescopique et grâce à son bras laser, les placer d’équerres.

Depuis 2 ans déjà, tous les jours, ils consacraient presque tout leur temps à cette œuvre ! Le 25ème étage venait juste d’être terminé.

Tous les deux, têtes en l’air, étaient étonnés de leur force de création.
« – Elle va toucher le ciel, dit Rêve avec une certaine fierté
– Comme la tour de Babel, dit Ardam. »

Lobotom découpait un nouveau bloc, avec l’un de ses bras articulé, posa le mortier, calcula l’horizontalité et de l’autre, posa la première brique du 26ème étage.
« Vu d’ici, elle n’a pas l’air du tout d’équerre cette brique » dit Rève.

Lobotom continuait à poser les parpaings… encore et encore.

« – Il y a un truc qui ne va pas, s’inquiéta Rève.
– Toujours aussi pessimiste, Mademoiselle Rève…»
Rève, vexée, se détourna et s’éloigna vers son vesla.
– Attends ! s’écria Ardam. »

Lobotom continuait de poser pierre après pierre, de plus en plus rapidement. 26ème niveau fini, 27, 28, 29….

Ardam prit Rève dans ses bras. Seuls au monde, ils n’entendirent pas les premiers craquements et Lobotom qui devenait fou.

Quand ils se retournèrent, la tour, leur création, leur œuvre, dans un fracas de poussière et de bruit, s’effondrait. Le sol tremblait, Rève aussi.

« Babel », ce mot résonne encore comme une malédiction.

Tout blanc de poussière, et comme si c’était leur dernière minute à vivre, ils se serrèrent l’un contre l’autre, en suffoquant, s’abritant tant bien que mal avec leurs grandes capuches.

« – Ardam… dit Rève.
– Rève…. dit Ardam
– Tu te souviens comment on fait les bébés ?

Linda Rolland

  1. L’âme sueur, parce que c’est dur de la trouver. []
  2. Égocentrifugeur : tellement égocentrique qu’il entraîne tout le monde dans son vortex. []
  3. Le traité des couleurs de A. Boogert (http://piwee.net/1-premier-nuancier-couleur-pantone-1600-010217/). Le livre original est conservé à la Bibliothèque Méjanes à Aix-en-Provence. []

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