Les racines de la refondation

Ce texte est issu d’un entretien avec Georges Chapouthier réalisé en novembre 2015. Une première esquisse de cette argumentation a été publiée dans son article « La fin de l’homme à la lumière de ses origines et de ses racines » paru dans Vers la fin de l’homme ?, sous la direction de Christian Hervé et Jacques. J. Rozenberg, édition De Boeck, Bruxelles, 2006, (pp 23-31). L’auteur a repris certaines de ses idées lors de l’interview.

Le futur de l’humanité, et son éventuelle refondation, est prédit par ses racines, et par ce que l’homme a déjà accompli dans le passé : les racines du passé sont la source du futur. Car, avant d’être une entité complexe et pensante, capable d’imaginer de nombreux possibles et même sa fin, l’homme est le fruit d’une longue évolution. Évolution cosmique d’abord, minérale ensuite, puis pré-biotique et biologique enfin. C’est ce qui a créé l’homme d’aujourd’hui.

L’homme possède une double hérédité. D’un côté, une hérédité cosmique et minérale qui obéit aux lois de la physique seule, de l’autre, une hérédité organique et biologique qui, tout en obéissant toujours aux lois de la physique, y adjoint des propriétés spécifiques, pouvant apparaître comme une sorte de rébellion face aux lois naturelles. Entendons-nous bien, la biologie n’est évidemment pas exempte des lois de la nature, mais dans leurs façons de se comporter, en accumulant de la matière et de l’énergie, les êtres vivants s’opposent au cours naturel de la dégradation du monde. Le biophysicien Jacques Tonnelat l’a notamment démontré.

L’une des caractéristiques principales de l’homme est d’avoir un cerveau très puissant, qu’il a hérité de ses ancêtres vertébrés et qu’il a surdéveloppé. Mais c’est aussi un cerveau juvénile. Les thèses développées par la néoténie affirment notamment qu’il existe une série de caractéristiques communes entre l’homme et les jeunes primates, non seulement dans sa dimension physique (boîte crânienne non soudée à la naissance, absence de pilosité, faiblesse de l’appareil musculaire), mais aussi dans sa dimension « psychologique » (ce que souligne Jacques Lacan). L’homme est donc un être juvénile, un néoténique, un grand joueur. D’ailleurs, beaucoup de ses décisions ne sont pas prises de manière rationnelle, ce sont souvent des décisions de joueur.

À la lumière de ses racines et de ses origines, on constate que l’homme procède de deux démarches, peut-être capables de le conduire vers le chemin de la refondation : une démarche rationnelle et une démarche imaginaire.

Rationnel, car l’homme obéit nécessairement aux lois du monde, et de ce fait, il doit s’incliner devant elles. Cette rationalité nous oblige à tenir compte des lois de la nature et de la physique de notre environnement extérieur. Par exemple, nous avons appris à éviter les sources de chaleur trop intenses pour ne pas nous brûler, tout comme nous devons composer avec les lois de la pesanteur… Cette rationalité est d’ailleurs héritée des animaux céphalisés qui sont dotés d’une proto-rationalité. Mais l’homme a érigé en système cette démarche rationnelle. Il l’a transformée en connaissance scientifique, comme en témoigne d’ailleurs le nom même qu’il a donné à son espèce : homme savant, « Homo sapiens ». Cette finalité rationnelle, qui est en cours, va continuer de se développer car elle permet à l’humain de comprendre le monde dans lequel il vit, notamment à travers la recherche scientifique. Il n’y a donc aucune raison pour que l’homme abandonne cette vision rationnelle et rassurante du monde. Il faut ici remarquer que cette approche rationnelle s’appuie principalement sur l’un des hémisphères cérébraux, en général le gauche. Les structures éducatives de nos sociétés occidentales favorisent d’ailleurs abusivement ce processus, dans la mesure où la quasi totalité des sélections et évaluations effectuées se font sur des critères liés à la pensée abstraite et analytique : les mathématiques et les langues sont en général traités par l’hémisphère gauche.

Les suites technico-scientifiques, à court et moyen termes, ne sont pas difficiles à imaginer : l’être humain deviendra de plus en plus arteactuel, c’est-à-dire qu’il sera davantage tributaire de ses connaissances rationnelles. Il sera de plus en plus dépendant de la science qu’il développe et de ses conséquences. Il pourra remplacer de plus en plus facilement ses organes naturels par des organes artificiels, aussi bien internes (organes de remplacement) qu’externes (comme les bibliothèques ou les ordinateurs). Sa procréation sera de plus en plus assistée, et son environnement deviendra de plus en plus artificiel, enfin il mourra de plus en plus tard grâce à l’avancée de ses nouvelles techniques.

A côté de cette finalité rationnelle, l’humain est un être d’imagination. Ici encore, on en trouve les grands principes chez l’animal. Par exemple, l’homme n’est pas le seul à rêver, certains animaux comme les mammifères ou les oiseaux rêvent aussi. Cependant, l’être humain a également surdéveloppé cette faculté imaginaire qui fait de lui un « rebelle ». Il manifeste cette rébellion dans un domaine qui est spécifiquement le sien, sa culture, et particulièrement son activité artistique. Malraux disait que « l’art est un anti destin ». Cette finalité imaginaire est aussi constitutive de l’homme, et il n’y a pas de raison qu’elle disparaisse au profit d’une finalité uniquement rationnelle. Avec toutes les réserves qui s’imposent, on pourrait dire de façon schématique, qu’ici, ce serait plutôt l’hémisphère droit qui serait impliqué, un hémisphère qui traite notamment la perception globale des formes et les aspects imaginaires. Celui-ci est aussi fortement lié aux émotions et s’éloigne, par là même, de la pensée abstraite, logique de l’hémisphère gauche. Et c’est également cette coloration émotionnelle qui fonde nos valeurs avec, par exemple, le rêve de rapports sociaux plus justes et fraternels ou bien l’ouverture bienveillante vers les autres.

Mais même si cette fondation imaginaire est bien ancrée dans nos sociétés humaines, notamment à travers ses activités artistiques, il n’en demeure pas moins qu’elle n’a pas le poids de la démarche rationnelle. Le rêveur n’est généralement pas autant valorisé que le savant. Le recours à l’art, à la poésie, à la rêverie est souvent perçu comme une rébellion contre la logique rationnelle du monde, contre ce qui est perçu comme l’ordre naturel des choses.

Mais l’homme a également une finalité morale, qui serait comme une troisième voie. J’entends par moral le fait qu’il possède un sens des valeurs. Le philosophe Hume avait justement remarqué que dans le fonctionnement de la pensée humaine et dans ses aptitudes morales, l’homme séparait nettement les « faits » et les « valeurs ». Pour le dire vite, les faits se rattachent aux aspects scientifiques et les valeurs sont liées aux aspects imaginaires. Mais il est impossible dans un système moral de dissocier complètement les faits et les valeurs. Il faut nécessairement que les valeurs soient étayées par des faits. L’homme a donc fondé des systèmes moraux qui sont d’ailleurs bien souvent sa fierté, à juste titre ou non.

Ici encore, cette troisième finalité qui combine en quelques sortes le rationnel et l’imaginaire, trouve des traces chez nos cousins les plus proches. On sait par exemple qu’existent chez les chimpanzés toute une série de comportements qu’on peut qualifier de « proto-moraux » comme : protection des jeunes, punitions des déviations à la règle sociale, entraide, réconciliations, prises en charge des handicapés, etc. Même le pardon, que Frans De Waal a étudié durant des années, n’est pas propre à l’homme : « Il n’est pas comme certains semblent le croire, une idée mystérieuse et sublime que nous devons à quelques millénaires de judéo-christianisme… Le fait que les singes, les grands singes et les hommes ont tous des comportements de réconciliation signifie que le pardon a probablement plus de trente millions d’années et qu’il est antérieur à la séparation intervenue dans l’évolution des primates »1. Une autre règle morale héritée directement des singes, c’est le tabou de l’inceste, qui n’est d’ailleurs pas partagé par toutes les espèces animales (les souris ou les chats copulent allègrement entre générations au sein d’une même famille, sans poser aucune règle morale).

L’homme a donc érigé en système de telles démarches proto-morales. L’espèce humaine, ou au moins ses penseurs, a généré un discours qui en vient à systématiser ces règles morales pour énoncer une philosophie de la morale. Mais l’histoire de l’humanité, faite aussi de tortures, d’atrocités, de guerres, montre que malheureusement, l’espèce humaine n’applique pas beaucoup les systèmes moraux qu’elle fonde. Dans leur pratique quotidienne, les hommes enfreignent bien souvent les normes morales qu’ils ont eux-mêmes édictées, allant parfois jusqu’à faire fi de certaines normes proto-morales pourtant respectées par leurs ancêtres primates.

Il n’en reste pas moins que la refondation passera nécessairement par notre capacité à développer davantage cette troisième voie morale ou éthique. Et l’empathie, qui nous vient aussi de l’évolution animale, en est le moteur. Ce qui peut sauver l’homme, et peut-être son environnement, c’est le respect de son animalité. Respecter nos racines animales, c’est sauvegarder ce qui constitue notre humanité (empathie, émotion, compassion…). Si nous oublions nos racines, le rêve des transhumanistes de voir une humanité transcendée et peut-être perdue, pourrait, par exemple, devenir réalité. Et comme on l’a vu, malgré son puissant cerveau, certains comportements de l’homme ne donnent pas de la finalité morale une très haute opinion : guerre, maltraitance humaine et animale, pollution, destruction aveugle de notre environnement… Face aux risques de son hypothétique extinction, il semble que le développement « positif » de cette finalité morale porte en elle les bases d’une refondation possible, car elle combine ce que l’homme peut faire de mieux, à savoir, sa rationalité analytique et son imaginaire illimité.

  1. Frans de Waal, De la réconciliation chez les primates, Paris, Flammarion, 1992. []

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