Les réseaux : entre émancipation et aliénation

En raison de la montée en puissance d’Internet et des technologies de la mobilité, nous assistons à l’émergence d’une socialité virtuelle à l’échelle du monde, fondée sur des relations à distance et dans l’immédiateté/interactivité communicationnelle permanente. La socialité virtuelle s’épanouit à côté, en plus et/ou à l’encontre de la socialité primaire (la socialité du face à face : amitié, voisinage, famille) et de la socialité secondaire (la socialité des appareils fonctionnels : entreprises, Etat, marché).

Faut-il mettre l’accent sur le caractère hautement vertueux des « liaisons numériques »1 en matière de créativité et d’émancipation (sociale, politique, identitaire, culturelle) ? En faveur de cette thèse, les supports et les plateformes numériques permettent de maintenir, de perpétuer et d’entretenir les liens forts à distance dans l’esprit du don (donner, recevoir et rendre)2 tout en tenant compte des  impératifs contemporains de mobilité, de connexité, de flexibilité et de polyvalence. Ils permettent aussi de créer de nouveaux liens faibles, moins  engageants qu’en face à face. Et ces relations articulant liens forts et liens faibles à distance sont d’autant plus riches qu’elles offrent la possibilité à certains individus de créer, partager des expériences, d’exprimer des passions, des avis et des émotions qu’ils n’auraient pu manifester à leurs proches en face à face ou à des étrangers. La vie des institutions secondaires s’en trouve elle aussi modifiée et enrichie : accès à l’information, partage des savoirs et de la connaissance contre la privatisation et la marchandisation du monde, élimination croissante des tâches manuelles les moins qualifiées et recours  à l’intelligence connectée des travailleurs cognitifs… Le monde politique serait également transfiguré avec l’élargissement de l’espace public aux expressions et actions citoyennes sur les réseaux sociaux.

Mais les réseaux peuvent aussi faire perdre en intensité et en qualité créative et être porteurs d’aliénation lorsqu’ils prennent la forme du « parcellitarisme » (cette forme à la fois inversée et complémentaire des totalitarismes d’hier analysée par Alain Caillé)3. Nos « sociétés » ne ressemblent-elles pas de plus en plus à une addition de monades connectées mais atomisées dans des réseaux tendanciellement reliées mais mutuellement indifférentes ? Les réseaux ne sont-ils pas le lieu des « microsavoirs » où l’on n’est sûr de rien en dehors de l’instant t ? Ne conduisent-ils pas à un néo-prométhéisme où les réseaux seraient les vecteurs les plus aboutis de toutes les expériences identitaires (post-humanité, cyborg…) ? N’aspirent-ils pas à un homme nouveau apte à s’auto-fonder et tourné vers la libération totale de son moi ? N’incarnent-ils pas cette compression du temps et cette dilatation du présent dans lequel les héritages et la projection collective dans l’avenir deviendraient impossibles ? Ne créent-ils pas une obligation de connexion permanente à laquelle il s’agit de se conformer au risque, de disparaître ? Ne prétendent-ils pas à bâtir un monde fictif dans lequel les simulacres se conjuguent dans une déréalisation de plus en plus poussée ?

Dès lors, la réticularisation de nos sociétés peut aussi bien s’avérer le vecteur de l’épanouissement de toutes les créativités et de toutes les demandes d’émancipation que celui de leur parcellisation et/ou de leur affrontement généralisé. Le caractère ou non vertueux et créatif de la socialité virtuelle dépendra de sa capacité à favoriser l’avènement de formes sociales post-néolibérales et post-parcellitaires.

Simon Borel

  1. Antonio Casilli, Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?, Paris, Seuil, 2010. []
  2. Voir : Marcel Mauss, Essai sur le don, Paris, PUF, 2009. []
  3. Le parcellitarisme renvoie à la forme politico-symbolique actuelle des sociétés occidentales qui « tend à transformer toute chose, tout être ou toute pensée en parcelles soumises à la loi du mouvement brownien des particules élémentaires ». Cf. Alain Caillé, « Un totalitarisme démocratique ? Non le parcellitarisme », dans Alain Caillé, Quelle démocratie voulons-nous ?, Paris, La Découverte, 2006. []

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