Les utopies existent : elles sont imaginaires

L’utopie est souvent définie ou comprise intuitivement comme relevant de l’imaginaire, c’est-à-dire de l’irréel. Michel Foucault lui-même, convoquant le terme d’utopie précise que l’utopie est irréelle (1). Mais aussitôt, il introduit une catégorie spécifique d’utopies réalisées ou concrètes qu’il nomme des « hétérotopies » (2). Dans un autre texte il décrit ce qu’est un corps utopique (3). Dans ces deux énoncés la notion d’utopie est déconstruite en creux : il précise en effet qu’il existe des utopies non réalisées (irréelles) mais il s’emploie à nous montrer dans le même temps que l’utopie est en acte dans notre réalité, s’exprimant de mille manières dans différentes époques et cultures sans pour autant être universelle.
Plus près de nous, Bruno Latour et Émilie Hermant, dans leur ouvrage Paris ville invisible (4), nous donnent à penser que la ville utopique s’actualise dans la ville bien réelle. La virtualité de la ville, son utopie en quelque sorte, s’actualise de proche en proche, en la parcourant et pas seulement en l’embrassant d’un seul regard surplombant comme le propose les grands panoramas du XIXème siècle ou les modélisations 3D actuelles.

Mais les lieux communs (des topoï justement) ont la peau dure, non pas qu’ils résistent à une analyse rationnelle mais précisément parce qu’ils en sont les héritiers : tout en effet nous pousse à croire que le réel s’oppose à l’imaginaire, les utopies se logeant dans cette seconde zone immatérielle des rêveries et des fictions. Et pourtant, l’imaginaire et la réalité sont peut-être indissociables l’un de l’autre. Les utopies ne seraient donc pas moins réelles ou irréelles que l’imaginaire ?

Les deux appels de l’imaginaire

Le terme d’imaginaire est trompeur car il nous fait croire qu’il n’existe qu’une manière de penser et de pratiquer l’imaginaire, qu’il serait un seul, universel et a-historique. On sait bien qu’il revêt des formes spécifiques mais souvent on considère que la faculté d’imaginer, si elle donne des résultats parfois très différents dans ses récits et ses pratiques, est commune à l’humain de tout temps. Si l’on peut dénombrer des imaginaires différents ou redondants suivant les époques, on croit souvent que l’Imaginaire avec une lettre capitale est finalement universel chez les humains comme le serait la faculté de langage ou bien encore le rire. Dans cette approche, les différents modes d’actualisation de l’Imaginaire varient selon les conjonctures mais serait également la preuve qu’il est toujours là, ontologiquement identifiable et commun à tous.

Il est en réalité multiple. De nombreuses théories lui donnent en effet des formes conceptuelles différentes, voire opposées. Il n’existe pas un imaginaire mais des imaginaires avec des modes d’expression très différents suivant les époques et les sociétés, même si on peut y repérer parfois des invariants. La Chaire de modélisation des imaginaires de Pierre Musso (5) donne d’ailleurs l’occasion de découvrir la multiplicité de ces approches théoriques et de ces pratiques de production d’imaginaires.

Mais la notion d’imaginaire, avant d’être multiple, est d’abord double au sens où elle se caractérise par ses degrés relatifs de fermeture et d’ouverture. Elle contient (fait tenir) tout autant qu’elle délie (elle défait). Ce peut être le ciment d’une société, d’un collectif, d’un projet ou un d’un moment. On parlera ainsi de l’imaginaire de telle société ou d’une époque particulière. Ce peut être aussi une sorte de “diluant” car aucune société ni même aucun individu ne peut être moulé d’un seul imaginaire, on pourrait dire que l’imaginaire dans cet état particulier “déconstruit” ou qu’il ouvre les horizons fermés des imaginaires conventionnels. Une sorte d’imaginaire de l’imaginaire.

D’un côté la société ou les individus ont besoin d’un imaginaire commun au moins pour partie et de l’autre côté ils ne peuvent s’y résoudre totalement. L’imaginaire produit un double appel : un appel à ne pas partir, à rester en dedans, et un appel du dehors. Il ne s’agit pas du tout d’une simple dialectique entre deux états contraires mais davantage d’une cohabitation.

L’imaginaire peut donc être “fermé” c’est-à-dire normatif (on partage ensemble un imaginaire qu’on qualifie ou qu’on ressent comme tel) ou déviant (il ouvre sur, il trace des voie vers). Il peut être parfois intermédiaire lorsqu’on bricole ou on braconne les imaginaires standards pour en inventer de nouveaux, du bricolage et du braconnage dans le sens où Levi Strauss (6) et Certeau (7) les ont respectivement définis. Il se peut même que cet état intermédiaire soit une sorte de fabrique à imaginaires dont les acteurs n’en sont pas nécessairement les producteurs : une situation peut produire non seulement des effets mais aussi des entités spécifiques a priori non souhaitées par les protagonistes. Il y aurait donc, dans cette hypothèse, des imaginaires spontanés (spontanés ne veut pas dire en dehors mais émergents dans un milieu). La duplication puis la propagation éventuelle de certains de ses éléments (narratifs ou autres) en feront peut-être un futur imaginaire conventionnel.

Le dispositif relationnel tel qu’il est à un moment donné dans un type d’espace particulier produit donc un horizon d’imaginaires virtuels – pas nécessairement tous exprimés, c’est une « nuée virtuelle » (10). La temporalité (court, moyen et long termes) est la seconde dimension de ces imaginaires exprimés ou non. Ces deux caractéristiques, dispositif  / temporalité, minimisent le rôle des créateurs légitimes d’imaginaires (les romanciers, les cinéastes…) non pas qualitativement (nous le verrons plus tard avec la production de percepts) mais quantitativement : les imaginaires ne sont pas seulement produits par des humains mais “par” le dispositif global qui crée les conditions d’apparition (et donc de virtualité) d’imaginaires. Dans cette perspective, les acteurs compris comme individus ou comme collectifs d’individus ne sont plus les seuls à produire de l’imaginaire (qu’ils en soient des utilisateurs ou des créateurs). La proposition de Becker qui est de transformer les individus en activité (8) pourrait être reprise ici de cette manière : comprendre l’imaginaire non pas en catégorie abstraite mais davantage comme un agencement spécifique d’activités par conséquent éminemment soumis aux évolutions plus qu’aux invariants.

Nous aurions donc des imaginaires exprimés, ceux qui se sont réalisés dans un dispositif d’activités, et d’autres qui seraient en puissance, c’est-à-dire à l’extérieur, produisant ainsi une tension créatrice entre cet espace clos et celui qui semble plus ouvert : un double appel.

L’imaginaire peut donc être à la fois l’enclot coutumier rassurant dans lequel on partage des références communes et la forêt inconnue aussi menaçante qu’attirante qu’il construit en retour. Sans imaginaire les clôtures cèderaient mais la forêt cesserait elle aussi d’exister.

Fermé

Le terme de fermeture ne doit pas être compris comme étant nécessairement négatif. On pourrait utiliser le terme d’enclosure. Ce type d’imaginaire tient activement des éléments entre eux par un certain type de relations cohérentes, c’est un ensemble presque dans un sens mathématique. Ce n’est ni un contenant ni un contenu mais un réseau de relations qui font exister des référents, des codes et des conventions. Il peut en exister de mille sortes. On parle d’imaginaires collectifs par exemple (on doit se méfier de cette formule un peu trop magique). Anthropologues, sémiologues, historiens ou sociologues cherchent à leur donner une forme stable au delà des contingences sociétales, climatiques, économiques, politiques, culturelles, etc. Même en recherchant les spécificités culturelles d’un imaginaire caractéristique de telle société ou groupe d’individus, on cherche souvent les invariants, les structures ou les modèles sous-jacents. La notion d’imaginaire est dans ce cas indissociable de cette quête de modélisation, même si cela se fait à des fins différentes (culturalistes d’un côté, universalistes de l’autre). La modélisation est alors une pratique de classification par la mise en place d’une série d’enclosures, comme le font la sociologie ou l’anthropologie en étudiant le sujet humain et ses modes de vie : les modes de vie varient suivant les époques avec le postulat que l’essence du sujet humain reste identique.

Deux types de processus sont alors à l’œuvre : 1) des processus internes de constitution (dans le sens actif du mot) par lequel un collectif quelconque produit un imaginaire en le créant de toutes pièces ou en reprenant un autre, c’est un imaginaire partagé consciemment ou pas, parfois même “autonome” ; 2) des processus externes d’instituants synchrones ou asynchrones par lesquels il est objectivé (par des théoriciens par exemple) et parfois subjectivé en lui attribuant un statut d’imaginaire collectif singulier, repérable par des lois ou des codes qui font de lui un ensemble cohérent et parfois le reliant à d’autres imaginaires.

Mais ce n’est pas là que réside le double visage de l’imaginaire car ces deux processus coexistent, le premier étant plus ancien que le second : l’analyse et la dénomination même d’imaginaire comme catégorie identifiée en soi est une activité relativement récente, tandis que la production de ces imaginaires remonte à des temps plus anciens. Même si on peut interroger les conditions d’émergence de cette activité spécifique de désignation d’un certain nombre de pratiques humaines comme relevant de l’imaginaire (c’est la question de la construction de l’objet observé par l’énoncé observant), on peut admettre ici qu’un imaginaire n’attend pas qu’on le désigne comme tel pour exister.

Le premier visage de l’imaginaire est donc un ensemble cohérent repérable parce que stable et partagé par un collectif ou des collectifs d’humains et de non humains (un réseau de machines peut correspondre à un certain type d’imaginaire qui s’autonomise en quelque sorte).

Ouvert

La notion d’imaginaire est simultanément, c’est là que réside non pas son caractère simplement ambivalent mais double, le contraire d’un partage ou d’une cohérence. C’est son second visage. Dans cet état, l’imaginaire est l’incitation à la fuite, y compris de lui-même. Il désigne alors ce qui cherche à échapper à toutes sortes de conventions, de codes et de normes. Même si les théoriciens y chercheront des invariants, des structures ou des modèles récurrents cachés, il ne se laissera pas enfermer et cherchera toujours “à sortir de”. Dans son état d’enclosure, l’imaginaire “crée” la réalité en lui donnant une certaine forme, une fiction dans le sens de Foucault (rationnellement ou pas, ce n’est pas la question). Dans son état d’exclosure, il redonne à la réalité son statut relativement informe puisqu’il cherche à lui donner de nouvelles formes. Il lui concède donc des attributs spécifiques mais finalement “inimaginables” dans leur statut de réalité, de telle sorte qu’on doit toujours passer par l’imaginaire pour opérer la réalité. C’est précisément pour cette raison que les deux états de l’imaginaire, l’enclosure et l’exclosure, sont liés car l’un l’autre s’alimente pour ne cesser de faire et de défaire la réalité. Liés et pourtant quasiment contraires.

Si on devait reprendre les termes triviaux, le premier est ce qui nous permet de “faire société” ou de “vivre ensemble”. Il est proche des clichés, des stéréotypes, des doxa et de tout ce qui rassemble même si paradoxalement il donne parfois l’impression de nous emmener ailleurs (comme dans la littérature de la science fiction par exemple). Il peut également produire de l’originalité mais corrélée à un système repéré et connu, c’est une originalité attendue ou contrôlée. C’est le sol commun aux usages de la vie de tous les jours autant qu’aux grands récits. Le second imaginaire, celui de l‘ouverture, ne cesse de miner ces petits et ces grands récits. Cela ne signifie pas pour autant que le premier imaginaire soit “réel” et l’autre pas. Cela ne signifie pas non plus que le second serait un imaginaire comme coupé de la réalité justement.

Indiscernabilité du réel de l’imaginaire

A ce stade, c’est une seconde question qu’il faut maintenant poser pour éviter de confondre la réalité avec l’imaginaire sans pour autant les distinguer non plus car ils sont paradoxalement indiscernables. Ils sont différents l’un de l’autre (la réalité n’est pas l’imaginaire et inversement) mais on ne peut pourtant pas les dissocier. Cette approche proposée par Deleuze nous intéresse ici à au moins deux titres : elle nous évite de penser qu’il existerait un imaginaire coupé de la réalité (et d’abandonner toute une série de clichés comme si l’imaginaire occupait une place distincte de la réalité un peu comme un rêve sans corps) tout en nous préservant de confondre les deux termes. Gilles Deleuze (je souligne) :

Cette indiscernabilité, ce n’est pas la même chose qu’une confusion de l’imaginaire avec le réel. C’est une indiscernabilité ; et cette indiscernabilité, alors que la confusion à la rigueur se fait dans la tête des gens, l’indiscernabilité ne se fait pas dans la tête des gens. […] il y a l’indiscernabilité du réel et imaginaire lorsque le réel et l’imaginaire entrent dans une sorte de circuit, ne cesse pas de se courir l’un après l’autre, de se réfléchir l’un dans l’autre autour d’un point ou autour d’un axe qu’il faudra bien appeler l’axe d’indiscernabilité. […] il y a un point d’indiscernabilité qui est le point limite, le circuit, il se court après le réel et l’imaginaire, se court après, l’un rentre dans l’autre, l’autre réfléchi l’un de telle manière qu’ils ne cessent de devenir indiscernables. Bien que ça se fait de milles manières différentes […]

On a vu que l’indiscernabilité, ce n’était ni la distinction ni la confusion. Distinguer et confondre, c’est du même coté. On dira de l’un que c’est du vrai et de l’autre que c’est du faux mais c’est du même coté.

[…] c’est exactement comme si l’image réelle se doublait de son image virtuelle et que les deux entraient dans un circuit dans lequel circuit, elles sont indiscernables. Le circuit de l’image réelle et de l’image virtuelle deviendrait tel qu’elles constitueraient l’indiscernabilité du réel et d’imaginaire.

[…] Et bien, c’est que la vérité connaît, calcule, c’est-à-dire le concept de vérité est submergé par les puissances du faux, un et deux, c’est-à-dire, ce que j’appelle la reprise du concept de vérité, c’est pour mon compte, j’appelle la prise du concept de la vérité, c’est la vérité mise en face de ce double phénomène : l’indiscernabilité du réel et de l’imaginaire, l’indécidabilité du vrai et du faux. À ce moment là, la vérité tremble sur ses deux pieds. Elle ne peut même pas se confier sur une jambe quand l’autre tremble, c’est les deux jambes qui se dégonflent. Le concept de vérité, donc vacille, parce que notre tâche est de le…, enfin, il vacille.., il est supposé, Il doit vaciller, il devrait vaciller, il devrait vaciller. Vous voyez que je prends la crise de la vérité en un sens très précis, ne m’intéresse pas n’importe quel type de crise de la vérité. (9)

Une approche diagrammatique pour une cartographie des cartographies

Les différentes modélisations de l’imaginaire évoquées plus haut comme étant des pratiques énonciatrices des imaginaire clos (on modélise ce qu’on connait et on connait que ce qui est modélisé ou modélisable) peuvent être elles-mêmes cartographiées et donc modélisables :  c’est une modélisation des modélisations ou une “cartographie des cartographies” pour reprendre l’expression de Pierre Musso (5). Le terme de Diagramme correspondant au concept du même nom qu’a proposé Deleuze dans sa lecture de Michel Foucault peut nous être utile pour comprendre en quoi ce type de modélisation est plus ouvert ou moins fermée que les premières. Elle peut l’être à au moins deux conditions : si elle ne prétend pas à l’universalité en étant surplombante et si elle ne cherche pas à être une structure sous-jacente à toutes les modélisations.

Nous avons très schématiquement vu qu’il existe deux modes d’existence d’imaginaire. Le premier propose un terrain partagé, presque balisé. Tout le monde par exemple comprend de manière tacite ce qu’on nomme “l’imaginaire de la science fiction” par exemple, même si cela peut produire une infinité de variations narratives. On peut aussi montrer que ce domaine est traversé par des imaginaires différents, parfois opposés. Mais globalement, on perçoit bien ce que serait l’imaginaire de la science fiction chez Jules Vernes, Philip K. Dick ou Isaac Asimov, même s’ils sont très différents.

Mais le problème de cette définition de l’imaginaire, ici celui-de la SF, ce pourrait être mille autres (ceux des mythologies par exemple), est qu’il nous renforce dans l’idée que l’imaginaire est comme à côté du réel, un peu comme un espace-temps libéré de contraintes spécifiques à la réalité. Or, non seulement il y a un imaginaire du quotidien mais l’imaginaire n’est pas autre chose que notre quotidien. Il ne faut donc rechercher de l’imaginaire uniquement dans les grands récits, les fables et les mythes. Il ne faut pas se limiter non plus à chercher l’imaginaire qui viendrait se loger dans la réalité comme si cette dernière n’était que le réceptacle d’images venues d’ailleurs. Il faut le chercher avec la réalité qui s’actualise l’un l’autre (“comme si l’image réelle se doublait de son image virtuelle”). Ce type d’imaginaire propose, ou plus exactement dispose, dans le sens du dispositif : les éléments (procédures, énoncés, etc.) narratifs, subjectifs mais aussi objectifs sont organisés de manière cohérente. Il est possible de le dessiner ou d’en faire précisément une cartographie. C’est que font par exemple Philippe Descola, Laurent Gilles et bien d’autres (10).

Le second type d’imaginaire est plus compliqué et semble entrer en conflit avec l’indiscernabilité proposée plus haut. En effet, comme pourrions-nous imaginer un imaginaire en dehors de la réalité alors qu’il est précisément indiscernable de celle-ci ? Cet imaginaire que nous qualifions d’exclosure est bien extérieur à la forme (aux formats) des imaginaires qui sont ou ont été partagés, mais il reste cependant à l’intérieur d’un système plus vaste. Ce second imaginaire, en circuit court avec la réalité, comme le premier, est aussi un court-circuit (11) de celle-ci car il décale, déterritorialise, crée des ouvertures. Cela correspondrait à ce que Deleuze, à la suite de Foucault, a nommé un dispositif abstrait ou un Diagramme.

Il y aurait donc un circuit court “imaginaire / réel” qu’on nommera “imaginaire concret” (même s’il recourt à des images ou des récits fantastiques ou d’apparence irréels) et un “imaginaire abstrait” (qui ne veut pas dire irréel). L’analyse de ces deux types d’imaginaire pourra nous conduire à dessiner un Diagramme.

Dans l’approche de Deleuze, le processus d’actualisation des forces se concrétise, principalement, à travers précisément un Diagramme (12). Ce Diagramme des forces (une «  machine abstraite  ») est sans forme. Il ne faut surtout pas le comparer à un schéma, un graphique ou à un dessin quelconque servant à synthétiser une situation ou un état par une illustration, comme on peut le trouver communément dans des publications ou des conférences pour toute sorte de sujet. Le concept de Diagramme inventé par Deleuze-Foucault est totalement étranger à cette manière figée et un peu simple de représenter la réalité comme on le fait dans un article de journal ou dans une présentation « Powerpoint » ! Ce concept est défini de la manière suivante : «  c’est la présentation des rapports de forces propres à une formation ; c’est la répartition des pouvoirs d’affecter et des pouvoirs d’être affectés ; c’est le brassage des pures fonctions non-formalisées et des pures matières non formées. […] C’est un «  non-lieu  », ce n’est qu’un lieu pour des mutations. […] On pourrait dire état de Diagramme au lieu de Diagramme.»

On pourrait appliquer cette approche à la caractérisation des deux états de l’imaginaire: un imaginaire concret (celui-ci opérant ou “produisant” le réel, dans son sens performatif) et un imaginaire abstrait (mais toujours en circuit avec le réel, presque de manière “border line”) créant les conditions d’apparition de tous les imaginaires possibles à un moment ou dans un espace donné, dans les limites des rapports de forces qui le conditionnent pour partie.

En somme, l’analyse de l’imaginaire est celle de la réalité, ou celle qui se caractérise comme telle, presque comme une fiction et souvent comme des utopies (réalisées ou pas). En fictionnalisant la réalité (en lui attribuant donc les caractéristiques d’un imaginaire qui ne se contente pas de la nourrir mais la font exister), on y cherchera les imaginaires pour se rendre compte qu’en effet il ne faut pas confondre les deux mais qu’ils sont pourtant bien indiscernables l’un de l’autre, comme l’utopie de la réalité.

Emmanuel Mahé

NOTES

(1) Michel Foucault, « Des espaces autres » (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49. Publié également dans Dits et écrits (Defert, 1994).
Texte en ligne ici : http://foucault.info/documents/heteroTopia/foucault.heteroTopia.fr.html

(2) Le concept d’hétérotopie a été très largement (et parfois presque abusivement) utilisé car pour décrire par exemple les émergences de nouveaux lieux urbains ou de nouveaux réseaux comme l’Internet dans les années 1980-90. Comme tous les concepts de Foucault, il faut s’en servir comme d’un outil pour travailler sur notre réalité, il ne faut pas chercher à y appliquer une grille théorique préétablie mais plutôt s’en servir pour en inventer de nouvelles ! Je l’évoque ici de manière rapide, il faudrait écrire plusieurs texte plus aboutis, appréhendant de manière diversifiée cette notion d’hétérotopie afin d’examiner ce projet d’aménagement de l’ile Seguin.

(3) Foucault. Le corps utopique. Hétérotopie. Présentation de Daniel Defert. Éditions Lignes, 2009.

(4) Paris ville invisible de Bruno Latour et Émilie Hermant  (Les Empêcheurs de Penser en Rond / La Découverte, 1998) .
Voir la version en ligne du livre (textes et images) sur : http://www.bruno-latour.fr/virtual/

(5) Chaire de modélisation des imaginaires, Pierre Musso (Télécom Paris Tech, Université Rennes 2, en partenariat avec Dassault Système, Orange, PSA et Ubisoft). http://imaginaires.telecom-paristech.fr

(6) La pensée sauvage de Claude Levi-Strauss Ed. Plon, Paris, II, 1962.

(7) L’invention du quotidien, Habiter, cuisiner, II de Michel de Certeau, Luce Giard, Pierre Mayol, (nouvelle édition revue et augmentée), ED. Gallimard, Paris, 1995. (Edition originale : Union générale d’éditions dans la collection 10/18, 1982).

(8) Arts Wolds,Berkeley de Howard Becker, 1982. Trad. fr. : Les Mondes de l’art, Paris, Flammarion, 1988.

(9) Gilles Deleuze – Cinéma cours 48 du 06/12/83, transcription : Fatemeh Malekahmadi, extraits.

(10) Nous renvoyons vers la Chaire de Pierre Musso qui s’emploie à cartographier et à analyser les penseurs des imaginaires (cf. note 5).

(11) Du circuit court au court-circuit de Jean Manuel de Queiroz, séminaire des nouveaux géographes, 2002.

(12) Ce processus est éminemment plus complexe que nous semblons le proposer ici. Nous écartons pour le moment les principes de régulations propres aux visibilités (les «tableaux-descriptions») et aux énoncés (les «courbes énoncés »), ainsi que le concept de virtuel, tel que Deleuze le définit (lire notamment un texte dense mais très éclairant de ce concept à la fin de l’ouvrage de l’entretien de Gilles Deleuze avec Claire Parnet).

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