Les yeux dans les yeux

Comme pour les deux précédentes questions, la réponse est plus large qu’appliquée à la seule sphère numérique. La question de confiance est la base des relations humaines, qu’elle soit méritée ou serve de paravent aux pires malversations. Encore une fois, elle interroge la relation à soi-même autant qu’envers l’autre. Comment avoir confiance en qui que ce soit si l’on n’a pas confiance en soi ? Inversement, c’est le rapport entretenu avec l’extérieur qui forge notre équilibre. Or, la trahison est la pire des expériences, et le capitalisme régissant aussi le monde numérique y puise ses fondements. Comment alors lutter contre tout ce qui nous pousse à la rupture, au repli sur soi, à la ségrégation et à la peur ? Car c’est ce qu’engendre la méfiance. On aura beau tourner la question dans tous les sens, les dés sont pipés. Il s’agit donc de leur rendre leur dignité ou du moins l’image souriante d’une main tendue sans autre arrière-pensée que le partage ou la transmission.

Œuvrant dans un secteur où la concurrence fait rage sans aucune base scientifique ni objective, j’ai toujours pensé que seule la solidarité sauverait mon travail. L’amour lui-même n’est-il pas identifiable grâce à une confiance réciproque ? Il ne s’agit pas de tout dire, les secrets sont indispensables à la marche sur le fil, mais les intentions doivent être claires et leur mise en pratique exemplaire.

J’ai eu la chance d’avoir des parents qui tenaient toujours leurs promesses, qu’elles soient séduisantes ou menaçantes. Cette confiance qu’ils m’accordèrent très jeune fut rapidement réciproque. Le modèle me plut. Dans les entreprises que je menai je décidai de pratiquer la transparence, des comptes comme des désirs. Appliquée aux idées, je m’aperçus vite qu’elles appartiennent à tous ceux et toutes celles qui y participent, et rédigeai nos fondations sur les bases du collectif. L’affaire a ses limites et nous fûmes parfois contrariés. Il ne faut jamais donner trop sans laisser à l’autre le soin de renvoyer l’ascenseur. L’y aider si nécessaire en demandant son secours ou en décelant ses aptitudes jalousement ou maladroitement conservées.

Les échanges qu’offrent les nouvelles technologies devraient permettre le rapprochement, mais le support reste dangereusement mécanique. La proximité virtuelle produit des illusions réelles. La distance est trompeuse. La vérité ne se lit qu’au fond des yeux. Il faut être là.

Quant à la méfiance qu’inspire Internet, dont le manque de fiabilité est honteusement mis en avant par les médias (plus) traditionnels, on peut s’en moquer à la manière dont nombreux de ces professionnels traitent les informations envoyées par les grandes agences de presse, sans aucun recul, avalant les couleuvres que leur livrent en pâture les services de communication des gouvernements. On sait comment l’Histoire est écrite par les vainqueurs. La Toile a le mérite d’être ouverte à toutes les controverses et de solliciter les citoyens connectés du monde entier.

Jean-Jacques Birgé

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