Lettre à Louise

Très chère Louise,

Je sais, mon silence est impardonnable et tu devais sûrement commencer à t’inquiéter mais les dix jours intensifs que je viens de consacrer entièrement à l’enquête dont nous avions déjà parlé avant mon départ pour les USA m’ont permis de progresser d’une manière définitive. Je voulais absolument terminer ce travail en vérifiant autant que possible tous les points évoqués et en clarifiant dans le même temps mes hypothèses de travail et j’étais tellement absorbé que je  me sentais en apnée !

Tu te souviens de ce jeune chercheur français brillant, si drôle et d’une belle modestie qui possédait une triple formation de biologiste, d’informaticien et de sociologue que nous avions rencontré au cours d’une soirée très arrosée à Paris. Il fait partie d’une équipe de John Hopkins investie dans le domaine des sciences cognitives. Il m’avait contacté après avoir pris connaissance de l’un de mes articles paru dans l’International Journal of Technology Management où je m’interrogeais sur les différentes approches de la notion de créativité et sur les mesures possibles que certains tentaient  d‘appliquer à cette notion, notamment dans des situations contrastées de coopération entre individus animés par des motivations soit altruistes, soit égoïstes.

Je lui avais parlé de mon voyage prochain à New-York pour cette conférence sur l’utilisation de la métaphore dans l’écriture des sciences sociales et il m’avait promis de me contacter dès mon arrivée à Columbia car il souhaitait me parler d’un programme de recherche très confidentiel directement consacré à ces questions et j’étais, comme tu le sais, impatient de le rencontrer. Il avait ajouté que le Congrès, à la suite de plusieurs articles parus dans la presse, avait mis cette question à l’ordre du jour de  sa commission sur la déontologie en matière de recherche scientifique et il se sentait donc autorisé à s’exprimer à ce propos. Peut-être même craignait-il qu’en définitive et de cette manière, le débat soit étouffé…

Nous nous sommes rencontrés dans un bar de Little Italy (tu sais, celui où il n’y a que des grands tabourets et qui ouvre sur la rue avec une immense baie vitrée) et nous sommes convenus de nous retrouver pour travailler ensemble, près de Baltimore, à coté de Fort George où se trouvent les locaux de son laboratoire mais aussi soit dit en passant les installations de la NSA.

J’ai trouvé sur Internet, en location à la journée dans le bourg de Middle River, un petit appartement de deux pièces dans une maison en bois gris souris avec des volets blancs, on ne peut plus triste… Je le voyais là tous les jours ! J’avais loué une Civic et je passais le reste du temps à me promener le long de la côte très découpée dans cette région, recherchant, j’allais dire désespérément, des restaurants à ma convenance ! J’ajoute à cela un peu de jogging chaque matin et le plaisir de voir partir  à ce moment-là, sans doute pour l’Université, ma ravissante voisine à qui je n’ai pas trouvé le moyen d’adresser la parole…

La question, c’est que nous avons bien changé d’époque et témoins de cela, nos outils intellectuels et nos institutions qui semblent de moins en moins adaptés. A tel point que des sociologues de renom vont jusqu’à prédire la « fin de la société » ! Tu me diras que l’on peut toujours dire cela à tout instant d’autant que l’on ne dispose jamais d’aucune balise concrète pour le « vérifier ». L’équipe à laquelle appartient Hervé est financée par le gouvernement américain et réunit des laboratoires universitaires américains et étrangers et même des membres d’une équipe française qui travaille sur le cerveau mais aussi des unités très spécialisées du Pentagone qui s’intéressent à la notion de plasticité cérébrale, à la télépathie, à l’hypnose, au comportement social des animaux et à leur systèmes de communication.

Cette équipe a justement pour but  d’anticiper sur la créativité nécessaire pour répondre au changement d’époque autour de deux pôles essentiels :

l’hybridation conceptuelle, notion largement empruntée au sociologue Bruno Latour à travers laquelle on tente une véritable extrapolation des perspectives en élargissant le champ des possibles dans tous les domaines, en fait en les articulant entre eux et en accordant à la sexualité un rôle central. Tout cela me fait immédiatement penser à Charcot qui, dans ses travaux à la Salpétrière, n’en finissait pas de « lutter » contre ses propres représentations d’une étiologie neurologique de l’hystérie pour enfin s’autoriser à penser qu’il s’agissait seulement là d’un phénomène d’ordre psychologique à explorer en tant que tel, ouvrant ainsi la voie aux magnifiques découvertes de Freud

L’autre pôle concerne le prototypage exploratoire proche du monde de Jules Verne où il s’agit d’imaginer, en toute liberté, des outils, des activités nouvelles ou de nouveaux usages en dehors de toute rationalité économique immédiate mais dont la réalisation rend possible l’émergence de nouvelles technologies performantes proprement inimaginables auparavant.

Pour avancer dans cette perspective, l’équipe travaille sur deux hypothèses principales qui s’appuient sur une méthodologie à la fois classique et fortement originale. La méthodologie classique par son type d’intervention et originale par le rapprochement des différents exemples retenus, consiste à développer dans certains secteurs d’activité, fortement créateurs si j’ose dire de plus value créative, tels des laboratoires de recherches, un service de police scientifique, des cours à l’Ecole des Beaux-arts, le fonctionnement économique et social de start-up, des services hospitaliers disposant de plateaux techniques très perfectionnés, un cabinet d’avocats d’affaires… L’enquête qui s’inspire d’une même grille vise alors à comprendre au plus fin comment s’opère la maturation des idées dans le mouvement d’une dynamique collective et dans quelles conditions certains tentent de s’emparer de ces nouvelles manières de faire pour prendre le contrôle du groupe. Logiques sociales qui provoquent souvent un affaiblissement de ces nouvelles procédures faute pour ceux qui s’en emparent de les maîtriser intellectuellement. Mais aussi, il est important de comprendre qui tente de s’opposer à l’application de nouvelles pratiques, de crainte justement de perdre le contrôle sur le groupe.

Dans un premier temps, il s’agit d’analyser comment les idées reçues ou les données acquises constituent une manière d’image de la structure de chaque institution qui vise moins, dans l’immense majorité des cas, à produire des innovations qu’à préserver son organisation et, en définitive son existence. C’est bien là où l’on « sent » aujourd’hui et compte tenu de l’accélération des dynamiques de changement à tous les niveaux, la grande contradiction entre la demande d’innovation pour le développement de nouveaux usages et la frilosité défensive des institutions.

Dans un second temps, l’approche est focalisée sur cette alchimie si particulière qui favorise pour chaque période historique, l’apparition de créateurs et d’inventeurs fonctionnant en « roue libre » et qui en sont en quelque sorte les marqueurs.

Ainsi, ce programme américain vise à mieux comprendre les mécanismes subtils de la sociologie de la créativité avant tout pour pouvoir en tirer bénéfice en organisant la « capture » du flux de l’inventivité au profit exclusif des grands groupes industriels et des agences d’Etat. D’où les menaces qui pèsent lourdement sur le net véritable champ expérimental pour la mise en œuvre de manières différentes de penser et de nouveaux usages et où, en définitive, s’élabore une véritable répartition sociale des fruits de la créativité en contradiction avec cette stratégie. Ainsi, si l’on peut dire qu’une grande partie de ce qu’il est convenu d’appeler l’art contemporain en tant que phénomène de « créativité » si particulier représente une forme très spécifique de rareté intentionnellement produite par les politiques néolibérales,  il n’en reste pas moins que l’effervescence qui accompagne ce mouvement favorise toujours l’émergence de véritables œuvres qui échappent dans le même temps, par leur nature, à tout contrôle. Est-il possible de maîtriser l’œuvre la plus originale des créateurs au profit des pouvoirs établis ? Ce problème fait l’objet de toute l’attention des chercheurs de cette équipe mais il est bien loin d’être résolu à ce jour !

Je pense à l’histoire des relations orageuses entre Michel-Ange et le pape Jules II qui révéla la véritable impuissance du souverain pontife, pourtant doté de pouvoirs immenses, à conduire à sa guise l’œuvre du peintre mais aussi, dans le même ordre d’idée, les relations difficiles entre la reine Elisabeth et William Shakespeare.

Michel-Ange ne fait-il pas d’ailleurs un pied de nez au Pape en peignant sur le plafond de la chapelle Sixtine le postérieur de Dieu, occupé à son œuvre de Création…

Je serai à Paris jeudi dans la matinée
Ton dévoué
Philippe

(presque) fiction de Jacques Lombard

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