L’extra ordinaire

Ill-Jean-Jacques-Birge

Je suis un gars ordinaire. Je me lève le matin sans réveil, content de me mettre au travail. Depuis que nous sommes passés au salaire universel, tout le monde est au même tarif. On s’ennuierait de ne rien faire. Il a fallu légiférer évidemment pour que certaines tâches trouvent des volontaires et automatiser les moins intéressantes. Et comme il faut de tout pour faire un monde, chacun a miraculeusement trouvé sa place. Une fille est venue déposer la traditionnelle baguette de pain dans la boîte pour le petit déjeuner. Après la douche, j’ai pris le bus qui passe toutes les cinq minutes en bas de chez moi. Depuis qu’on a limité les transports individuels et développé les collectifs, il n’y a plus d’embouteillages et l’air a retrouvé sa transparence printanière. Au ministère, je dois boucler mon bilan des quatre années pour lesquelles j’ai été tiré au sort parmi les citoyens intéressés à assumer cette responsabilité. Mon prédécesseur avait bien fait le boulot, félicité par les contrôleurs, eux-mêmes remplacés systématiquement à chaque mi-mandat. Ce n’est pas comme aux Sports où le ministre s’est retrouvé mis à l’index pour avoir favorisé ses petits copains. Ce sont des choses qui ne se font plus. Il s’est retrouvé dans un deux pièces minable avec sa photo en Une sur tous les écrans du quartier.  Avant le déjeuner, je suis allé faire du qi-gong dans un des parcs exotiques qui ont été ouverts dans les ruelles qui donnent sur les grandes artères. Le pâté d’algues de l’île de Sein m’a donné l’impression de prendre un bain de mer au soleil de  Bretagne et le ragoût de champignons et fourmis rouges avait un fumet censé sublimer l’époque où l’on mangeait de la viande à tous les repas. Avant de regagner mon bureau, je me suis allongé dans l’herbe pour écouter les oiseaux. Une mésange jouait avec son reflet dans un des miroirs plantés parmi les massifs de fleurs sauvages. Place de la République, j’ai failli me faire écraser par un autobus. Je ne comprends pas pourquoi ils ont changé de musique pour avertir du passage des véhicules depuis qu’ils sont passés de l’électricité à l’auto-alimentation. Comme j’étais contrarié, j’ai préféré travailler dehors puisque ma tablette était de toute manière connectée à l’ensemble des données du réseau. Lorsqu’il fait froid, je me réfugie dans les centres de confort, mais avec les beaux jours autant profiter du climat et de l’air pur. Le soir nous avons projeté un de ces vieux films comme on n’en fait plus. Le noir et blanc insuffle une poésie incroyable que l’hyper-représentativité a consumée. Retirer seulement un seul paramètre à la réalité et l’imagination s’épanouit comme une fleur de jasmin dans une théière transparente. On la voit s’ouvrir comme un ballet nautique de Busby Berkeley. Mais là, je m’emporte en citant les voisins qui étaient venus profiter du spectacle. Une des filles est la formatrice des petits qui vont encore à l’école. C’est formidable comme ils poussent vite depuis qu’a été lancé le programme du pourquoi généralisé. On ne leur impose plus aucune réponse avant qu’ils aient eu le temps de poser leurs questions. À onze ans, ils parlent déjà plusieurs langues et sont capables de tenir leur place dans la société. Dès qu’ils ont le temps, les plus grands font les courses des vieux qui ne peuvent plus se déplacer. En échange les anciens leur racontent leur vie, histoire de ne pas commettre les mêmes erreurs. Il y en a tant de possibles, autant en tester de nouvelles ! Odile m’a raconté qu’elle avait rendez-vous dimanche avec un beau gars qu’elle avait dragué au concert météo. Les choses sont tellement plus simples depuis qu’on s’est débarrassés des financiers qui asphyxiaient la planète. Les femmes ont pris le pouvoir le temps de résorber tous les conflits dont ces salauds profitaient. Les usines d’armement ont été recyclées pour fabriquer des machines à progrès. Les tâches les moins épanouissantes ont été ainsi entièrement robotisées. Quand une personne a la mauvaise idée de se comporter comme avant la révolution positive, elle se retrouve toute seule dans son lit, sans câlin, et elle doit retourner à ces rendez-vous pénibles où l’analyse n’en finit pas, du moins tant que les causes n’ont pas été identifiées et l’imbécillité réformée. Il y a encore du travail à faire, mais d’autres gars et d’autres filles ordinaires se sentent une vocation pour soulager celles et ceux qui souffrent. Beaucoup de gens vivent mieux depuis que le partage est devenu institutionnel. Mais il est déjà minuit et je n’ai pas écrit une ligne de l’article que je me suis fixé d’envoyer chaque jour à mes abonnés. C’est une sorte de blog où je cherche à dénicher des expressions artistiques personnelles qui ouvrent l’esprit de mes contemporains, en commençant par ma pomme. L’ordinaire devient vraiment extra.

Jean-Jacques Birgé

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