L’heure du choix

La seule façon de prédire l’avenir est de contribuer à le façonner. En suivant un chemin ouvert dans le passé et en le projetant vers le futur, nous traçons une ligne qui apparait presque logique avec un peu de recul. Le sens que l’on donne rétrospectivement peut également se retourner de façon prospective, et cela commence à dessiner des pistes de réflexion et des scénarios plausibles. Pourtant, aucun d’entre eux n’est appelé à être une réalité et chaque période dessine sa propre projection vers le futur et sa propre relecture du passé. Il y a fort à parier que l’avenir ne ressemble en rien à l’image que nous nous en faisons actuellement. Le plus grand marqueur de cette évolution n’est pas tant la technologie que l’état de l’imaginaire collectif à un instant T. Car, c’est celui-ci qui alimente et détermine l’image qu’on se fait du monde et la nécessaire réalisation inscrite dans notre humanité qui s’exprime à travers l’évolution technologique. Cette dernière suit une forme de logique qui s’apparente à de la généalogie. Il y a dans Internet de l’ADN de la roue et du feu. Alors la question qui se pose est celle du sens, la signification tout autant que la direction. La conséquence directe est quelle dynamique donner à sa vie pour alimenter cette énergie créatrice et se donner au moins l’impression d’aller dans le bon sens. Cette énergie n’est-elle pas, au final, tout autant destructrice que créatrice dans la façon dont elle ruine, ce faisant, les conditions de la vie sur la planète, tout autant qu’elle en créée de nouvelles ? Dans le même temps, c’est notre humanité même qui est mise à l’épreuve dans l’aboutissement technologique, mais aussi spirituel, de ce que longtemps on a appelé Dieu, et qui ressemble de plus en plus à une intelligence artificielle omnisciente et toute puissante. United Nations Day - Elyx by YAK Ces questions étant posées, revenons sur ce qui est probablement le plus grand des paradoxes qui nous a été lancé, collectivement et individuellement, dans une course contre la montre dont pourrait bien dépendre la survie de nos civilisations et qui enjoint tout un chacun à se positionner dès aujourd’hui pour entrer concrètement de la posture à l’action. L’évolution exponentielle de la technologie n’a été rendue possible que par la formidable débauche d’énergie, principalement fossile, pendant tout le XXe siècle et son accélération au début du XXIe. Des réserves constituées pendant des millions d’années ont été dilapidées en un siècle dans une destruction créatrice hallucinante, la population a été démultipliée, tous les domaines d’activité ont été révolutionnés et, en bout de course, les thèmes qui relevaient de la pure fiction sont un à un entrés dans la zone de probabilité juste avant qu’ils soient réalité. On peut aujourd’hui parler d’immortalité, d’ubiquité, sans que cela ne relève de la pure fiction mystique. Il ne s’agit pas de savoir si c’est moral ou souhaitable, simplement cela commence à relever du domaine du possible et, en ce moment même, des équipes entières de chercheurs mettent, de par le monde, toute leur énergie sur ces sujets. De même, la formidable avancée de la robotique et des intelligences artificielles qui contiennent en germe le remplacement pur et simple de l’écrasante majorité des activités reposant sur l’énergie ou le savoir-faire humain est exponentielle. La majorité des métiers d’aujourd’hui sont amenés à disparaître, plus ou moins discrètement, tandis qu’il est impossible de nommer les activités qu’exerceront les enfants tout juste nés. Cette débauche d’énergie a un prix : il s’appelle le changement climatique. C’est probablement le plus grand enjeu collectif de l’humanité, comparable à un grand conflit mondial, tant en termes de destructions potentielles que de bouleversements politiques, territoriaux et civilisationnels. La différence notable est que dans les conflits armés, il y a toujours un vainqueur, celui qui écrit l’histoire, même au prix de civilisations disparues. Le club de Rome en 1972 a décrit une projection extrêmement anxiogène du monde en 2030, qui malheureusement n’est pas franchement contredit par les derniers rapports du GIEC, dont les pages les plus gênantes ont purement et simplement été retirées1 . La période de 2030, ou en tous les cas le milieu du siècle, revient donc dans l’histoire comme un possible moment d’effondrement collectif. Ce ne serait ni le premier, ni le dernier probablement, mais c’est une date qui doit retenir toute notre attention, car elle est proche. Nous allons la vivre et donc la préparer, pour le pire mais aussi surtout, quand on est optimiste et prêt à l’action, pour le meilleur. Universal Declaration of human rights En effet, comme toujours, il y a différentes façons d’aborder ces enjeux. Cela commence par un choix, celui de croire ou non dans les preuves énoncées, dans les conséquences déjà visibles. Car oui, malgré les évidences qui se multiplient, cela semble être encore du domaine de l’opinion, et les prochaines élections américaines pourraient réserver de grandes surprises quant aux prises de positions futures sur le problème climatique. Dans le même temps, cette projection cataclysmique n’est pas désespérante en soi car elle n’est pas arrivée et il n’est pas encore trop tard. La résilience, alliée à une gigantesque créativité et des choix fondamentaux individuels et sociétaux, va redessiner le monde par endroits jusqu’à sa totalité. Le climat va se réchauffer, c’est sûr. Les modes de vie vont devoir s’adapter et de grands mouvements de population vont s’effectuer, c’est également de l’ordre de l’acquis. Il y aura de la violence et des enjeux humanitaires, sans nul doute, tout étant une question d’échelle. C’est précisément le meilleur moment pour prendre part au façonnage des possibles de ce monde, tout autant fragile que potentiel, en usant et abusant de tous les outils que cette croissance follement exponentielle a fini par déposer à nos pieds, comme l’héritage des fossiles brûlés pendant un siècle. Ces animaux morts il y a des millions d’années, dont la mémoire vole aujourd’hui dans l’atmosphère, empêchent les rayons du soleil de s’échapper de l’atmosphère. UN Climate Summit 2014 Agir en 2015, c’est donc tout d’abord se positionner clairement sur les enjeux liés au changement climatique, et tout d’abord de façon individuelle, pour peu que l’on soit informé et armé de solutions. Ceux qui le sont doivent diffuser, informer, sans donner de leçon, partager leur connaissance de la façon la plus large et ouverte sans aucune exclusion. Car il ne s’agit pas d’entrer dans une minorité, mais d’aborder des changements qui concernent tout un chacun. Par conséquent cela induira, la majorité du temps, des changements individuels, sur les modes de consommation, de déplacement jusqu’à l’activité même, et c’est là que les choses intéressantes commencent. En effet, il ne s’agit pas de penser que ces changements ne reposent que sur la contrainte et l’abandon d’un modèle de vie dominant pour une forme alternative inquiétante. L’ensemble de ces enjeux peut, au contraire, se lire de façon exclusivement positive car, précisément, nous avons collectivement créé les conditions technologiques d’alternatives positives, et partout elles sont déjà mises en œuvre. Elles sont juste minoritaires pour l’heure, mais pour combien de temps ? Les choix qui s’offrent à nous sont d’une intensité incroyable. La robotique et l’intelligence artificielle peuvent soit être l’outil de notre deshumanisation totale, ne traitant l’humain que comme un producteur de data dont s’alimenteraient les machines pour évoluer vers plus d’humanité, tout en la remplaçant, emploi après emploi, rendant l’homme « inutile » ; soit au contraire le libérer des taches « mécaniques » tant physiques qu’intellectuelles pour se concentrer sur son potentiel de création, de poésie et d’empathie, en échange d’un revenu minimum d’existence (une forme de maintenance). Cette société, non basée sur le loisir mais l’épanouissement personnel, a des potentiels inimaginables puisqu’elle n’a encore jamais été essayée. De même, les changements de comportement peuvent induire des bouleversements de société : le temps mieux réparti entre le temps contraint et le temps choisi, plus de temps consacré à l’éducation des enfants, au développement, à l’art, à la création, reposant sur une économie de valeurs abondantes, contrairement à la technique ancestrale à bout de souffle de la seule monnaie financière, devenue caduc à l’heure de sa totale dématérialisation dans la finance moderne. Agir aujourd’hui, ce n’est pas seulement se poser ces questions mais commencer à y répondre concrètement, au quotidien, à petite échelle, au présent. C’est la raison pour laquelle en tant qu’artiste, je me suis tourné résolument vers un média joyeux et souriant, propre à partager les potentialités infinies de l’imaginaire en utilisant ce que la technologie a rendu possible, ce lien humain instantané et ubiquitaire qui fait de l’utopie une réalité possible, au quotidien. C’est donc une conclusion résolument optimiste que je veux apporter à cette brève introduction à cette notion d’action, en tant qu’artiste, en tant qu’homme et en tant que père.

Yacine Aït Kaci

  1. http://www.lefigaro.fr/sciences/2014/11/06/01008-20141106ARTFIG00163-le-rapport-du-giec-ampute-de-deux-pages-jugees-trop-contraignantes.php []

Commentez cet article