L’humain d’abord

Entre science et conscience il n’y a qu’un con, un avec, mais avec qui, avec quoi ? Qui n’entend qu’une cloche, n’entend qu’un son. Qui n’entend qu’une approche, n’entend qu’un con. Le collectif s’ouvre à la critique. Il offre autant de points de vue que d’individus. Du moins, il le devrait si chacun pensait par soi-même. Les spécialistes apprenant à voir avec le regard des autres redeviennent généralistes. Les machines existent depuis presque aussi longtemps que l’outil, question d’échelles. Elles ne pensent qu’avec la logique de ceux qui les programment. L’humain d’abord.

De la science ou la conscience, qui précède ?

La plupart des grandes découvertes sont des accidents. En cherchant quelque chose, on en a souvent trouvé une autre. Les scientifiques ignorent les effets de bord, effets secondaires qui ont prouvé leur dangerosité pour l’organisme. D’une équation magique, on fabrique des engins de mort. Inversement, les crédits de l’armée ont accouché d’avancées technologiques remarquables. Question de budget. En ces temps de disette exponentielle et de profits maximum, quelle direction sera privilégiée par le pouvoir financier ? Et qui, des machines ou des hommes, éternels petits garçons, sont les jouets ? Quelles précautions pouvons-nous prendre pour nous regarder dans la glace sans avoir honte de notre naïveté et de notre enthousiasme ? Science et conscience sont indissociables. À chaque pas prenons le temps de nous interroger, quitte à ralentir la course effrénée qui mène au désastre, faute d’avoir une vue d’ensemble.

La créativité n’existerait que dans le co, la compagnie.

Dans la plupart des réunions, la loi de la majorité prévaut. Par extension la démocratie est devenue synonyme de justice et d’équilibre. Aux doutes produits par les effets constatés, on nous oppose la logique du moindre mal. S’il est évident que la dictature des élites n’est pas recevable, comment insuffler de la créativité à ce système basé sur la loi du plus grand nombre n’engendrant qu’un autre formatage ? On aura compris que les machines n’aident guère au pluralisme. Si le plus grand dénominateur commun a montré ses écueils, des chercheurs ont imaginé que le plus petit élément de contradiction pouvait souvent éviter impasses, dérives et catastrophes. En étudiant les erreurs du passé, ils se sont aperçus qu’une voix minoritaire avait été muselée, recélant pourtant la solution, ou du moins alertant du danger du choix évident pour la majorité. La technique consiste à ne jamais négliger dans une collectivité celle ou celui qui s’oppose à l’évidence. On l’écoutera avec d’autant plus d’attention que ses propositions apparaîtront contradictoires, jusqu’à la ou le convaincre ou comprendre son objection légitime. Le plus grand nombre aura donc la même valeur de décision que la minorité résistante.

Les poètes ne mentent pas, ils témoignent.

On sait d’autre part que si la création semble l’apanage de l’individu, la créativité est définitivement celle du groupe. Les inventions sont toujours dans l’air du temps, les créateurs amalgamant les données en une alchimie où seule la poésie, sorte d’intuition échappant à première vue à la logique, est capable de transformer le plomb quotidien en or durable, pour ne pas dire éternel. Car, pour être universels, quand la science se contredit au gré des découvertes, l’art et la poésie restent d’actualité.

Pour qui le nouveau monde ?

« L’humain d’abord » n’exprime pas la suprématie de l’espèce sur toutes les autres, mais la volonté de vivre, laisser vivre, et permettre aux futures générations de vivre mieux, ensemble. Cette ambition fait face à tant de paradoxes que l’on peut se demander si ce généreux projet ne recèle pas les germes de sa propre destruction. L’entropie n’est jamais loin. Pour fabriquer nos machines pensantes, nous asservissons des peuples, exploitons hommes, femmes et enfants, volons des minerais, générons des guerres, contrôlons les flux migratoires, qu’ils soient de données ou d’humains. Grâce aux systèmes de communication de plus en plus sophistiqués, nous parons tout cela des beaux atours du progrès et de la démocratie, mais ne s’agit-il pas essentiellement de manipulations les plus honteuses. Devons-nous réellement produire tant de crimes pour prétendument nous affranchir ? La vitesse folle de nos bolides est-elle indispensable à notre émancipation ou génère-t-elle l’effet boomerang qui nous détruira ? Dans l’histoire de l’humanité, aussi créative soit-elle, la science n’écrase-t-elle pas chaque fois la conscience ?

Jean-Jacques Birgé

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