Le lien social et responsable

Ce texte est issu d’un entretien avec Nathan Stern réalisé en mai 2016

Réalisé et retranscrit par Rémy Hoche
Formulation des questions : Nils Aziosmanoff

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Nos vies sont de plus en plus assistées par des applications numériques qui jouent sur la participation, la production collaborative, la gratification. Ne va t-on pas vers de nouvelles formes d’injonction sociale, de conditionnement, au nom d’une société plus solidaire et participative ?

Un mal pour un bien
La multiplication des applications qui prônent la participation et l’engagement développe de nouvelles normes sociales qui vont, elles aussi, exercer une pression sur les individus. C’est indéniablement une pression d’une nouvelle nature. Et pour autant, ne peut-on pas se réjouir que le contenu de cette pression engage moins à la réussite individuelle ou à un conformisme normatif ? Cette nouvelle norme ne dit pas « entretenez bien votre pelouse », « aller au ski pendant les vacances d’hiver », « achetez une poussette MacLaren ». Elle dit « impliquez-vous », « soyez actifs », « prenez des initiatives ». Si l’on devait donc choisir entre deux maux, ne vaut-il pas mieux le second mal au premier ? L’invitation à s’impliquer, à participer, à tisser des liens, n’est-elle pas préférable à celle de réussir selon des modèles définis à l’avance, auxquels il faudrait juste se conformer.

Ce qui rend ce second modèle (qui est toujours normatif) avantageux, c’est le fait que la société arrête de travailler contre elle-même. Quand une société enjoint ses représentants à « jouer collectif » et à être dans la participation, elle encourage les individus à pérenniser leur propre existence de société. Une société tient car il y a des gens qui s’engagent, qui participent, qui tissent des liens. Cela semble donc assez bienvenu de la part d’une société, qu’elle favorise ce genre de comportement. Aujourd’hui, on voit combien nous coûte cher, sur le plan du « vivre ensemble », la promotion qui a été faite à une époque de la réussite individuelle. Une société ne devrait jamais promouvoir la réussite individuelle : il y a nécessairement un antagoniste entre l’intérêt social et l’intérêt individuel dès lors qu’on valorise la réussite d’un individu, et non pas celle (collective) du citoyen.

L’oppressante disparition de l’anonymat
Les sociétés sont par nature oppressantes : elles ont leurs propres normes, leurs propres valeurs. Mais ce qui aggrave les choses, c’est que l’anonymat est en train de disparaître. En effet, le niveau de contrôle social que les communautés vont pouvoir exercer à l’égard de leurs « membres » va être de plus en plus fort. Par exemple, l’application russe « FindFace », qui permet de reconnaître des visages de gens qu’on croise dans la rue et de les identifier grâce à leur photo de profil (avec toutes les dérives que cela peut comporter), était en tête dans les téléchargements. L’espace public va devenir un espace où l’anonymat n’est plus possible : n’importe qui pourra nous signaler. Nous allons tendanciellement vers une information parfaite ! Et cette perte de l’anonymat, couplée à un contrôle social rigoureux, réduit la part de l’individu. L’anonymat, le secret, la discrétion étaient, quelque part, des soupapes qui permettaient de rendre moins contraignantes les injonctions sociales de toutes sortes (avoir un travail, fonder une famille, être hétérosexuel, etc.). Bien des gens un peu en marge du système auront de plus en plus de mal à « donner le change », comme c’est déjà le cas pour les personnes qui ont reçu des évaluations négatives sur AirBnB, BlaBlaCar ou Uber, et qui sont, de fait, exclus de ces plateformes.

En effet, avoir une mauvaise évaluation sur ces plateformes (parce qu’une personne n’aura pas aimé votre façon de lui parler par exemple) peut conduire à des nouvelles formes d’exclusion, alors même que ces services prônent le lien social. On pourrait penser que si une personne est mal évaluée, elle en est responsable. Mais parfois, il y a des malentendus ou des incompatibilités de caractère. Il ne suffit pas d’accuser « la victime » d’être la source de son propre malheur.

La bonne nouvelle, c’est qu’à mesure que l’anonymat va reculer, les normes sociales devraient évoluer dans le sens de la tolérance. Ce sera de plus en plus compliqué de garder secrète son orientation sexuelle, mais dans les sociétés développées, les orientations minoritaires devraient inspirer moins d’émoi. Personne n’est 100 % conforme. La tolérance sera d’autant plus nécessaire que la pression sera forte.


Vous dites que « le vrai enjeu est celui de la transformation personnelle, car le numérique n’a pas d’éthique, il nous rend plus fort mais pas plus humain ». L’enseignement du connais-toi toi-même, la philosophie, la sociologie, la psychologie, ne devraient-il pas être au cœur de l’éducation ?

Cultiver le désir d’apprendre et la coopération
L’étude des sciences humaines peut-il émanciper ? J’en doute. Aujourd’hui, le système d’enseignement traditionnel cherche à évaluer les étudiants ou les élèves selon des normes objectivables. La capacité à penser par soi-même est très peu considérée, au contraire de la capacité à restituer fidèlement une leçon, à « jouer le jeu », à respecter des règles. C’est précisément parce qu’on a voulu être soucieux de méritocratie que l’on a soumis l’enseignement de certaines disciplines, comme la philosophie, la sociologie, la psychologie, à des normes, dans le but de pouvoir évaluer le niveau de conformité de l’élève. Est-ce que Montaigne, Pascal ou Nietzsche auraient eu des bonnes notes ?

Il faudrait réformer l’école pour qu’elle ne dégrade pas la capacité d’émerveillement, de curiosité, le goût d’apprendre des enfants. Ces derniers ont spontanément une passion de la connaissance mais, malheureusement, celle-ci peut être vite émoussée. Les enfants adorent les histoires. Comment en est-on arrivé à ce que la plupart d’entre eux rejettent l’histoire en tant que discipline ? L’école peut être un fantastique catalyseur ou destructeur du goût de la connaissance, de soi et du monde. L’école n’a pas été conçue pour éveiller les consciences, ni pour développer le sens de la coopération ou la capacité à se montrer empathique envers les autres, mais quand on voit la créativité scolaire et pédagogique en Belgique, on peut envisager que les choses bougent assez rapidement en France.

C’est le dispositif même de l’école qu’il s’agirait de repenser si l’on voulait que l’école cultive la curiosité, l’autonomie ou l’empathie. Par exemple, avoir 30 enfants assis toute la journée – sauf pendant les récréations – devant un professeur ne semble pas la meilleure façon de développer l’envie d’apprendre. Les capacités d’auto-apprentissage sont décuplées quand il y a du jeu, du désir et du plaisir. Et aujourd’hui, avec le numérique, il est de plus en plus facile de s’auto-former (avec les Mooc ou les tutoriels vidéo par exemple) même pour les plus jeunes. Il suffit de considérer la manière dont les adolescents s’approprient les nouvelles technologies : beaucoup d’entre eux possèdent une maitrise des outils de montage, de traitement d’image ou de mixage, sans même l’avoir jamais étudié à l’école ou dans un cours. Si demain, l’école enseignait la vidéo, on peut gager que cela ferait fuir les élèves. Qui a envie de jouer de la flute à bec pour le plaisir ? Il faudrait donc que l’école soit en mesure de cultiver chez l’enfant quelque chose qui est déjà présent en lui : l’envie d’apprendre, l’envie de coopérer, l’envie d’aider son voisin en difficulté à finir l’exercice. Des élans souvent malheureusement peu ou pas valorisés dans notre système scolaire classique, qui ne laisse quasiment aucune place à l’échec et à l’erreur, et où la compétition reste toujours préférée la coopération.


Vous dites que s’il n’y a pas d’intégration du monde de l’humanitaire à l’activité économique, il ne se passera rien. On laissera aux héros bénévoles le soin de réparer le monde. Pensez vous qu’il faille politiser l’entreprise pour en faire une organisation plus responsable du bien commun ?

Considérer l’impact social des entreprises
Les entreprises sont des acteurs de la cité, et la société a trop longtemps été indifférente à leur impact social. On applique par exemple aujourd’hui la même fiscalité à un entrepreneur dont l’activité va détruire des dizaines de milliers d’emplois et celui dont l’activité va générer de l’emploi. Les impacts sociaux des entreprises sont rarement considérés. Si l’on prend l’exemple de Uber, une entreprise dont je comprends très bien qu’elle soit controversée, on constate que c’est un formidable ascenseur social pour toute une génération de jeunes qui étaient dans l’impasse, et qui peuvent tisser des centaines de liens avec des personnes venues d’autres milieux que les leurs. Le VTC est un contexte propice, sans trop de barrières à l’entrée, à ces interactions dont la société a vraiment besoin. Même si cela n’écarte pas toutes les justes critiques autour d’Uber, il semble que peu de responsables politiques ont mesuré combien c’était une chance pour des jeunes exclus du marché de l’emploi de trouver un travail dont ils étaient fiers, qui les conduisaient à faire des investissements dans la durée, à se projeter. C’est un créateur de valeur sociale incomparable. Bien entendu, l’intention du fondateur d’Uber n’a jamais été de renforcer le lien social, mais c’est actuellement un de ses effets.

En bref, notre curiosité et notre intérêt pour la dimension sociale des initiatives économiques en sont encore au moyen-âge. Et quand on s’en occupe, on ne regarde que les intentions déclarées – qu’on identifie à un statut juridique non-lucratif, comme si l’absence d’actionnaires suffisait à produire, magiquement, un impact social positif.

Ancrer « le monde social » dans l’activité économique
Encourager les associations à vivre de subventions, de dons et de bénévolat plutôt que de revenus procurés par des clients, cela porte un préjudice lourd au développement de l’innovation sociale. En toute rigueur, l’attribut « solidaire » devrait qualifier un impact et non une intention. Tant que le monde des acteurs sociaux restera à l’écart des modèles économiques communs, son développement sera entravé. Car aujourd’hui, on a beaucoup d’opportunités impossibles à saisir quand, juridiquement, on enferme la création de valeur sociale dans des modèles associatifs. Par exemple, si l’on souhaitait proposer à un père dont les enfants réussissent à l’école, malgré un contexte social et économique défavorisé, de prendre en charge d’autres enfants et de motiver d’autres parents à ce que leurs enfants croient en l’école, juridiquement cela serait très compliqué de corréler son revenu à sa réussite. Dans un cadre associatif, on ne peut pas associer un revenu à une performance. On finance donc des projets, et pas des résultats. Dans ce contexte, les spécialistes de la recherche de financement prospèrent parfois au détriment de ceux qui créent de la valeur sociale effective. Si demain, par exemple, on pouvait offrir aux gardiens des bonus en fonction de la qualité du lien social qu’ils cultivent dans leur immeuble ou dans leur cité, ce serait une petite révolution dans le monde des bailleurs. Si on pouvait remettre de la souplesse et du bon sens dans cette économie sociale, on y gagnerait énormément, car il y aurait plus d’argent dans ce secteur, et plus de création de valeur sociale. Et il y aurait davantage d’expertise, de professionnalisme et de « métier » car il y aurait plus d’enjeux économiques.

Lorsqu’on tisse un lien entre des personnes âgées par exemple, cela n’augmente pas le PIB, ni ne génère de la valeur économique, mais cela peut être un vrai métier reconnu économiquement. Or, aujourd’hui, initier une activité professionnelle qui consisterait à créer du lien entre les personnes âgées sera souvent considérée comme relevant d’une logique associative. On améliore le niveau de vitalité d’un domaine quand on permet aux bailleurs de fonds d’y investir. Si demain, on doublait la quantité d’argent investi sur la qualité des liens dans les villes, tout changerait ! Mais cela supposerait d’émanciper le social du moral, du religieux, de l’économique… en un mot, de reconnaître sa spécificité.

Mesurer l’impact du social
Dès l’instant qu’il y a un lien fort entre les personnes, cela devient aussi avantageux pour « l’État providence » qui a moins de travail. La résilience de chacun est fonction de ses liens : plus les gens ont de liens, plus ils se débrouillent par eux-mêmes, pour trouver un stage, un emploi, un conjoint ou s’occuper des enfants par exemple. Il existe un rapport très étroit entre le niveau de dépendance à l’égard de l’État providence – donc le coût social- et la qualité des liens. Si une personne âgée a su tisser des liens avec ses enfants, ses voisins, son entourage, elle pourra bien souvent rester à son domicile plus longtemps que si elle était isolée. Et bien entendu, si elle reste moins longtemps à son domicile, qu’elle a une perte d’autonomie, elle aura un coût pour la collectivité plus important. Il est donc dans l’intérêt de l’État, et notamment de l’État providence, d’encourager le lien car, d’un point de vue économique, c’est avantageux. Et ce seul argument devrait contribuer à la sensibilisation des décideurs quant au fait d’investir dans le social.

Il existe aussi un tabou dans le champ social qui fait que nous sommes réfractaires à la mesure. Par exemple, il serait intéressant de connaître, pour chaque immeuble, quel est le nombre d’interactions moyennes entre voisins. Avant de s’installer dans telle ville ou tel village, on devrait pouvoir demander quel est le niveau d’intensité de la vie sociale. Aujourd’hui, il n’existe quasi aucun indicateur dans ce domaine. Or, des outils très simples, comme des enquêtes de terrain auto-administrées, suffiraient à dresser une cartographie sociale de tel ou tel cadre de vie. On pourrait analyser pourquoi entre deux villes mitoyennes, des situations très différentes existent sur le plan des liens sociaux ; deux villes qui n’auraient pas la même capacité de résilience face à une crise, à un aléa, à de la délinquance… Nous sommes encore dans un moyen-âge du social. On a négligé que le social, c’est le lien, et le lien se mesure, se construit, se densifie et se fragilise s’il n’est pas entretenu.


Le pair-à-pair constitue une technologie sociale qui permet à chacun de participer à des communautés fondées sur des affinités. Mais la vraie liberté est de faire vivre ensemble des cultures parfois très différentes, d’harmoniser leurs dissonances. Quelles sont les actions nécessaires pour construire cette politique de la complexité ?

Une technologie – ni sociale, ni responsable – qu’on mérite !
Nous avons les réseaux sociaux et les outils pair-à-pair qu’on mérite. Si on laisse à de jeunes étudiants américains le soin de créer les réseaux sociaux dont on va se servir, avec un quasi monopole sur ces plateformes, ces dernières seront alors à leur image et notre culture va en pâtir. Notre goût pour le non-marchand, pour l’authenticité, pour le raffinement, pour un vivre-ensemble dans lequel l’altérité a sa place, notre sensibilité typiquement française aux notions d’intégration, de laïcité et tout un ensemble de valeurs qui sont des spécificités culturelles, risquent de se perdre si les machines qui inventent la société de demain, que sont les plateformes et réseaux sociaux, sont inspirées par une philosophie qui n’est pas la nôtre. Si l’on veut pérenniser notre culture, notre idée de la réussite, nos modèles d’épanouissement individuel, il nous faut les incarner dans des plateformes et des réseaux sociaux que nous aurons inventés pour qu’elles nous ressemblent. Il ne tient qu’à nous de faire en sorte que notre idée du vivre ensemble soit incarnée dans nos plateformes, au-delà de nos « bulles affinitaires » qui nous enferment dans un cercle de personnes ayant les mêmes références et les mêmes opinions que nous.

Cela étant, dans ce monde connecté, jamais il n’a été aussi facile d’être en contact avec des personnes très éloignées de nous sociologiquement, idéologiquement ou politiquement, pour peu qu’on souhaite sortir de cette « bulle affinitaire ». Pour le meilleur ou pour le pire d’ailleurs, car tout dépend de la manière dont on utilise l’outil, en l’occurrence ici, les réseaux sociaux. Et c’est là que notre responsabilité individuelle est engagée, car la manière dont nous utilisons les outils numériques est aussi une indication de ce que nous sommes et, également, une manière de s’assumer.

Une gentille fourmilière dans le bac à sable
Ces plateformes pair-à-pair contribuent à bien des égards à construire des nouveaux espaces d’expression de soi-même, où l’on peut un peu plus « être vrai », et où notre rapport à l’autre peut être amélioré. Si l’on regarde d’un peu loin Facebook, pour l’essentiel, ce sont des gens qui parlent, qui « likent », qui s’envoient des smileys, qui partagent des contenus… C’est une fourmilière où environ l’essentiel de l’activité est constituée de petites conversations tendres et pacifiques entre proches, même si bien entendu, des réseaux malveillants y prospèrent également. Mais tout de même, l’homme des années 80, ou même 90, ne passait pas des heures à parler, à tisser des liens, à commenter. Il y a une véritable transformation culturelle dans le fait que tout le monde trouve normal aujourd’hui de passer beaucoup de temps1 à parler, s’écouter, se lire, commenter… Cette dynamique qu’on observe sur Facebook est une pratique sociale très différente de celles qui existaient il y a encore une vingtaine d’années. Il y a des effets pervers à cela bien entendu ; nous sommes dans le bac à sable actuellement, on fait des pâtés, on marche dessus, on recommence… Mais il y a de l’autonomie ! Et à partir du moment où il y a de l’autonomie, où l’on tisse des liens – même si ces liens sont un peu bancals, un peu autocentrés, un peu précaires – il y a des raisons d’être optimiste.

Toutes les grandes aventures ont été rendues possibles par l’essor des capacités de coopération et de coordination. Ce qui se joue actuellement d’un point de vue anthropologique, c’est précisément cette capacité à agir ensemble, à communiquer, qui a fait un saut quantique. En quelques années, on a décuplé notre capacité à interagir ensemble, que ce soit pour pépiller ou pour transformer la société. On ne peut pas célébrer Change.org sans se rendre compte que ce dernier a besoin de l’infrastructure des réseaux sociaux (Facebook, Twitter, LinkedIn etc.) pour propager et rendre virales les campagnes de pétition. C’est parce qu’il y a du lien de bavardage qu’on peut se mobiliser pour des causes, cofinancer des actions et s’impliquer.

En somme, l’outil technologique est vierge, on peut lui donner le sens que l’on veut. Mais qu’il y ait de l’innovation dans les outils de communication sera toujours mieux que d’avoir de l’innovation dans les outils de destruction. Sans occulter les dérives, réelles, des outils de communication, pourquoi ne pas adopter une attitude bienveillante à leur l’égard ? On a vraiment besoin d’être en lien les uns avec les autres, de se parler, de se connaître, de s’écouter et de fraterniser, et pour cela, les outils de communication sont et seront fondamentaux.

  1. Le temps moyen passé sur Facebook pour les conversations est d’environ 55 minutes par jour. []

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