La ligne de partage

Mon grand-père avait une maison, une grande maison familiale où nous passions les vacances d’été. Lorsqu’il est parti, le désaccord des héritiers concernant le partage de l’usufruit a poussé à la vente. Avec cette perte, c’est toute une partie de mon enfance, mais aussi la possibilité du temps partagé et ce qu’il nous permettait de vivre ensemble qui se sont évanouis.

Quelques années plus tard, lorsque j’évoquais avec tristesse cet épisode auprès d’un ami avocat, j’ai été surpris par son constat : la maison de mon grand-père avait été partagée. En effet, selon une définition de 1283 (!), le partage est la « division d’un élément en plusieurs portions en vue d’une distribution1 » Le droit civil précisera ensuite qu’il s’agit d’une « opération qui met fin à une indivision, substituant aux droits indivis une pluralité de droits privatifs2. » Le partage pose ainsi la double question de la partition d’un tout, et celle de la répartition des parties de ce tout, comme dans le cas de la maison de mon grand-père. Or, à un niveau social, n’est-ce pas précisément cette « dissolution de la communauté3 » qui aujourd’hui pose problème ?

Il semblerait que le sens commun ne « partage » pas vraiment cette définition juridique, et que le partage recouvre bien d’autres réalités que la succession d’une maison familiale. Pour beaucoup, partager signifie davantage « utiliser ensemble » et « vivre avec » que diviser. Si nous partageons des choses quantifiables, il s’agit d’un usage commun. Le covoiturage permet par exemple de partager un véhicule, quel qu’en soit le propriétaire. De plus en plus de « co » apparaissent ainsi, comme autant d’innovations sociales en réponse à une redistribution des richesses, un « partage », très inégal4 .

Ce partage peut avoir une valeur plus symbolique. Si je romps un morceau de pain pour le partager avec quelqu’un, celui-ci devient alors mon « compagnon ». Je partage mon pain, et nous partageons éventuellement le moment passé ensemble à le manger. Lorsque nous partageons des choses non-quantifiables, nous vivons une expérience commune. Là se logent la beauté et la poésie de la vie (son sens commun ?). Nous partageons du temps, un sentiment, une émotion, un point de vue, un savoir, et bien d’autres richesses, dans un sens autre qu’économique5 . Ce partage-là est vital et nous en sentons parfois cruellement le manque. « J’éprouve tous les tourments d’un amour non partagé6 », confiait Stendhal.

C’est en ce lieu perdu, à la confluence de ces visions du partage que se trouve la maison de mon grand-père. Avons-nous atteint le coefficient de partage7  entre deux définitions inconciliables du même mot ?

Entre apories sémantiques et conditionnements culturels, il est sans doute temps de redéfinir le mot « partage », de « départager » entre son acception juridique, socle et fondement d’une société basée sur une propriété privée de plus en plus privative, et sa dimension commune, sociale, symbolique et émotionnelle. Il s’agit d’un travail individuel et collectif ardu, auquel les nouvelles technologies peuvent et doivent contribuer. Soyons optimistes : « La plus grande liberté d’esprit nous est donnée, à nous de ne pas en mésuser gravement8 . » (Ré)apprenons à cultiver le sens commun. Redonnons leur juste place à la « jouissance divise9 » du droit civil et au récit anthropologique simplificateur qui l’accompagne. Ce récit ne correspond pas aux êtres de partage que nous sommes fondamentalement10 . Nous partageons sans cesse, de la naissance à la mort, consciemment ou non, volontairement ou non. Le partage est notre condition, subie ou désirée. Osons « l’ensemblage », néologisme certes curieux, mais qui pourrait faire sens dans une optique plus humaniste, et demandons-nous ce que chacun d’entre nous est vraiment prêt à partager. C’est en posant cette question que nous retrouverons, à défaut du temps perdu des vacances d’enfant, une possibilité nouvelle de moments communs, que nous franchirons la ligne de partage et commencerons à écrire un « nouveau récit collectif » dont l’urgence et la nécessité se font chaque jour plus pressantes.

Un article partagé de Philippe Cayol et Marta Grech


 

  1. Philippe de Beaumanoir, Coutumes de Beauvaisis, 1283. Une des premières tentatives juridiques d’enregistrer et de fixer les droits et coutumes. []
  2. Définition complète : « opération qui met fin à une indivision (droits de même nature exercés sur un même bien par différentes personnes), en substituant aux droits indivis sur l’ensemble des biens une pluralité de droits privatifs sur des biens déterminés. » []
  3. « Dissolution de la communauté » : première date chronologique d’un partage, date d’effet à laquelle on arrête la consistance du patrimoine à partager.  Source : http://www.nmcg.fr []
  4. En finir avec les inégalités extrêmes, confiscation politique et inégalités économiques, Oxfam, janvier 2014 (http://www.oxfam.org/fr/policy/finir-inegalites-extremes). []
  5. Voir Patrick Viveret,, Reconsidérer la richesse, Rapport d’étape de la mission « nouveaux facteurs de richesse », 2002,  brillante généalogie de notre conception de la richesse et de ses alternatives. []
  6. Stendhal, Journal, 1805 []
  7. En chimie, le rapport des masses d’un corps se divisant entre deux solvants non miscibles. []
  8. André Breton, Premier Manifeste du Surréalisme, 1924. []
  9. « Jouissance divise » : deuxième date chronologique  d’un partage, qui correspond au moment où le patrimoine indivis est séparé et  estimé, en vue de sa répartition. La dernière date est la signature de l’acte de partage. Source : http://www.nmcg.fr []
  10. Idée largement corroborée par les multiples travaux de la paléo-anthropologie, de la neuro-biologie, de l’éthologie, etc. []

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