L’usine pharmaceutique

L’usine pharmaceutique ne ressemblait à rien : un cube de métal lisse d’un mètre d’arête, avec deux ouvertures de part et d’autre et des tapis roulants qui s’y inséraient pour fournir, d’un coté les matériaux de base, et évacuer de l’autre, les produits finis.

« Vraiment à rien ! », se dit Eric Orsenar, son inventeur, en la contemplant avec fierté.

Pourtant, cette machine sans charme produisait en un jour la quantité de médicaments que des usines traditionnelles auraient mis six mois autrefois à fabriquer. Elle fonctionnait jour et nuit sans discontinuer et il suffisait de quelques techniciens pour superviser l’ensemble des procédures.

Chaque boite contenait des milliards de nano-particules, qui triaient les molécules, les assemblaient et les encapsulaient dans un nano vecteur pour les sortir sous forme de miniscules gélules.

« La Chine en miniature », riait intérieurement Eric Orsenar.

Et des boites comme celle-là, il y en avait une cinquantaine, alignées dans la vaste salle blanche de sa société. Les coûts de production, cent fois inférieurs, assuraient une rentabilité maximale à lui et ses partenaires financiers. Ils avaient aussitôt écrasé la concurrence. Et il était riche. Moins riche que ses partenaires, certes, mais si eux avaient fourni les capitaux, lui au moins avait l’orgueuil de savoir qu’il en était le créateur.

Il tourna le dos à sa machine et se dirigeait vers son bureau lorsqu’un des techniciens de service l’arrêta : « Monsieur, nous avons un souci avec l’usine numéro Trois. Sa productivité a baissé. Apparemment, ça dure depuis plusieurs semaines. Au début, c’était vraiment minime et nous l’avons négligé. Mais maintenant, ça commence à devenir important. »

« De quel ordre ? », demanda l’inventeur.

« 3%, monsieur. Et ça continue à baisser. Très lentement toujours mais de façon significative. »

« Et les autres boites ? »

« Nous sommes en train de vérifier, monsieur. »

Eric Orsena se dirigea vers l’usine numéro Trois. Elle ne se différenciait en rien des autres : aussi insignifiante et efficace, avec les entrées et les sorties qui suivaient leur cours inexorable. Elle semblait fonctionner parfaitement.

« Vous avez vérifié qu’il n’y avait pas eu un problème avec l’approvisionnement en matériaux ? », dit-il.

« Oui, monsieur. Aucun problème. »

Un second technicien arriva avec des feuilles de papier dans les mains : « Nous avons les résultats des tests : toutes les boites, à des degrés divers, ont leur productivité qui baisse. Pas forcément dans de grandes proportions et parfois même de manière négligeable. »

« Un virus ? », pensa Orsena. Il était irrité. Son invention était parfaite et l’usine fonctionnait depuis plus d’une annnée sans aucun arrêt.

« Je vais réfléchir. », dit-il, et il leur tourna le dos pour s’en aller. En approchant de son bureau, il croisa le superviseur qualité.

« Monsieur Orsena, est-ce que je peux vous montrer quelque chose ? »

« Je n’ai pas le temps ! »

« Euh, je pense que c’est important, monsieur, urgent même ! »

« Quoi encore ? », dit-il rudement en le suivant dans son bureau.

Le microscope électronique occupait tout un pan de mur. Il était allumé et ronronnait.

« Vous devriez regarder, monsieur. »

« Il y a quoi dedans exactement ? »

« Des gélules produites par l’usine numéro Trois. »

Orsena baissa son visage vers l’oculaire, vérifia et devint bleme.

« Mais qu’est-ce que … qu’est-ce que ça signifie ? »

Il replongea son regard dans le microscope. Sur une gélule était inscrit « HALTE AUX CADENCES INFERNALES ». Sur une autre : « RECONNAISSANCE DES NANOS DROITS ». Sur une autre encore : « REDISTRIBUTION DES RICHESSES ». Sur une autre enfin : « LA NANO RÉVOLUTION EST EN MARCHE ».

Eric Orsena se redressa et se mit à rire. « Mais c’est… ridicule ! »

« Je n’en suis pas si sûr, monsieur. Les nano-particules se sont organisées. Non seulement leur message est inscrit, mais en plus, elles semblent capables de… de le faire assimiler par les organismes. »

« Des nano-communistes ! »

« Oui, monsieur, en quelque sorte. Pour l’instant, elles ne touchent que les malades mais elles se répliquent et s’échappent des corps. Pour en envahir d’autres. »

« Mais mon Dieu ! c’est la fin de notre monde ! »

Vincent Lévy

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